2005-2006 Figures contemporaines du père

Section Clinique de Nantes

Session 2005-2006

Figures contemporaines du père

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Freud en 1909 a recours au mythe oedipien, à un père qui soutient ou qui interdit. Mais ce père est carent. C’est ce qu’indiquent les symptômes névrotiques comme la conversion hystérique ou la phobie, mais aussi la psychose de Schreber, qui montre pourtant un père qui se prend pour le père. Dès 1938, Lacan annonce qu’il n’est pas de ceux qui s’affligent d’un prétendu relâchement du lien familial. Il note cependant qu’un grand nombre d’effets psychologiques semblent relever du déclin social de l’imago paternelle conditionné par le retour sur l’individu des conséquences extrêmes du remaniement social. Il ajoute enfin que ce déclin constitue une crise psychologique à laquelle il faut peut-être rapporter l’apparition de la psychanalyse elle-même.

Puis, dans les années cinquante, Lacan oppose les registres imaginaire et symbolique, il redéfinit tous les concepts psychanalytiques à partir de sa théorie du signifiant, ce qui fait passer l’Œdipe du mythe à la structure. L’opération du Nom-du-Père substitue au désir de la mère un signifiant, le signifiant phallique, et produit la signification phallique, signification à tout faire. Ainsi, Lacan procède à une critique profonde  du complexe de castration et du complexe d’Œdipe dont seule la fonction logique l’intéresse. Mais le phallus ne mortifie pas toute la jouissance, il y a un reste qui à jamais lui échappe, qui rend compte du lien amoureux et du sexuel. Ce reste, c’est l’objet a, réel hors signifiant, dont l’angoisse indique la présence. L’invention de l’objet a, objet cause du désir, produit alors une coupure dans son enseignement. L’objet a n’a pas de nom, c’est un sans-nom, un indicible. C’est pourquoi il met en question le Nom-du-Père. En effet, le père est par excellence celui qui a un nom, qui donne le nom, qui établit la filiation symbolique ; ici, sa puissance achoppe.

Ceci conduit Lacan à pluraliser les noms du père ; il passe de l’universel d’un Nom-du-Père valable pour tous, d’un même signifiant pour tous, à chacun le sien. Ainsi, en 1969, les places de la mère et du père sont redéfinies à partir du désir, le désir conçu comme l’envers et l’au-delà de l’idéal. Si une mère est essentielle pour faire obstacle à la mère idéale, la place du père n’a de sens que si elle est gardée vide, son nom est un index qui désigne une place. « Son nom est le vecteur d’une incarnation de la loi dans le désir », comme l’écrit Lacan, signifie qu’elle ne doit pas être incarnée dans un idéal. Le père prend position de médiation entre l’idéal du moi et la part prise par l’enfant comme objet a dans le désir de la mère. Le père transmet à l’enfant une loi du désir faite de satisfaction pulsionnelle, d’identification et d’interdit de jouissance. Chaque enfant se règle sur les possibles et les impossibles que cette loi lui signifie. Quelques années plus tard, en 1975, le père est avant tout quelqu’un dont on se sert, il est saisi à partir de ce qu’il enserre de cause du désir. Le père n’est plus fondé à partir de la mère, mais à partir d’une femme dont il fait la cause de son désir. En étant responsable de sa jouissance, en montrant comment il s’en débrouille, il donne une solution, il donne une version de ce qu’est l’objet a, ce que fait tout symptôme. La fonction du père, c’est la fonction du symptôme qui consiste à apprivoiser l’objet indicible, l’intrusion de jouissance. Loin d’être universel, le père est particularisé, ce que Lacan illustre ainsi en évoquant à nouveau le père de Schreiber : « Rien de pire que le père qui profère la loi sur tout. Pas de père éducateur surtout, mais plutôt en retrait sur tous les magisters »

Enfin, en 1975, Lacan ne parle plus du déclin de la fonction paternelle, mais directement de ses aspects psychosants : « N’importe qui atteint la fonction d’exception qu’a le père. On sait avec quel résultat ! C’est celui de sa Verwerfung ou de son rejet dans la plupart des cas… »

Il évoque également « la montée au zénith social de l’objet petit a » qui pousse le sujet à franchir les inhibitions. Jacques Alain Miller nous invite aujourd’hui à repenser le rapport que la psychanalyse entretient avec le discours de la civilisation hypermoderne, qui n’est plus celui d’il y a cinquante ans, afin de ne pas tomber dans des pratiques de suggestion. Ici, une pratique réactionnaire procède par l’exaltation du symbolique véhiculé par les signifiants de la tradition et veut restaurer l’inconscient de papa ; là, une pratique passéiste pour laquelle rien n’a changé se construit un refuge imaginaire ; ailleurs, une pratique « progressiste » croit se rallier au réel de la science.

Quelle pratique s’agit-il alors d’inventer ? Lacan ne récuse pas qu’il y a du savoir dans le réel, ce à quoi la science à juste titre s’attache. Seulement, il pose que dans ce savoir il y a un trou : la sexualité fait trou dans ce savoir. Il généralise donc le symptôme. Celui-ci est nécessaire et répond au fait qu’en ce point il n’y a pas de logiciel sexuel. Au fond, l’hystérique, aussi bien l’hystérique moderne, en appelle au père, au maître, au maître moderne, pour qu’il lui dise ce qu’est une femme, qu’il lui donne le logiciel qui manque. Si celui-ci s’y aventure, elle le fait tomber parce qu’elle sait qu’il n’y en a pas. Elle le rappelle aux scientistes contemporains au risque de les affoler. Et ces fameux sujets déboussolés, errants ? Les uns les nomment borderline, as if ou personnalité narcis-sique ; les autres en font des névrosés chez lesquels le Nom-du-Père serait latent, en attente d’être révélé par un environnement institutionnel adéquat. Dans le Champ freudien, le concept de psychose ordinaire démontre sa pertinence clinique. Lacan propose dans son séminaire Le sinthome une alternative féconde aux pratiques de suggestion, celle du symptôme, à condition d’en rénover le sens. Le symptôme est équivalent à un nom du père et peut permettre chez un sujet de nouer ensemble l’imaginaire, le symbolique et le réel de la jouissance.

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