2007-2008 Le corps dans la clinique psychanalytique

Section Clinique de Nantes

Session 2007-2008

Le corps dans la clinique psychanalytique

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Parce que l’autopsie des corps devient possible, les médecins remarquent que certaines maladies n’ont pas de support anatomopathologique. Freud interroge en neurologue les paralysies hystériques : à la différence des paralysies organiques, leur symptomatologie ne répond pas au trajet anatomique des nerfs moteurs, le sujet objecte dans sa chair au savoir médical. Peu après, il fait scandale en parlant de sexualité infantile : le fantasme n’est que ce qui donne forme à la jouissance éprouvée. Les Mémoires d’un névropathe de Schreiber, auxquels il consacre un écrit, témoignent de l’intensité que peuvent atteindre les phénomènes corporels dans une thématique transsexualiste. La « pulsion » freudienne viendra nommer cette articulation de la psyché au corps vivant, mais elle ne travaille pas que pour la vie : la Première Guerre Mondiale, où la destruction des corps est portée à l’échelle industrielle, est exemplaire de son déchaînement. Lorsqu’en 1921, dans Au-delà du principe de plaisir, Freud avance le concept de pulsion de mort, un certain nombre de ses élèves s’éloignent de lui. Mélanie Klein et Lacan le défendront, ce qui les opposera à l’Egopsychologie, en tant qu’elle est idéologie de l’adaptation.

Lacan appréhende le corps à partir de la phénoménologie de l’assomption jubilatoire d’une Gestalt, l’unité imaginaire du corps — c’est le stade du miroir. Mais dès 1946, Lacan y dénote la tendance suicide de Narcisse, et en fait le support de l’agressivité. La distinction du registre symbolique surplombant et ordonnant l’imaginaire le conduit ensuite à un quadrillage du corps par le signifiant. La conversion hystérique est atteinte symbolique, l’hypocondrie lésion imaginaire, et le sceau psychosomatique écriture dans le réel du corps. À mesure de sa symbolisation, le corps devient désert de jouissance. Mais, pour rendre compte de la vie amoureuse et sexuelle, Lacan doit réintroduire la pulsion et formaliser ses circuits. Tout n’est pas mortifié, il y a un reste hors signifiant, non-spécularisable, non-maîtrisable, dont l’angoisse indexe la présence, l’objet a ; la pulsion en fait le tour. Ainsi, l’image du corps, telle une vêture narcissique, est supportée par un reste qui décomplète et rend l’Autre inconsistant. L’objet a, véritable prélèvement corporel, produit d’une coupure, objet hors corps, devient l’étoffe du sujet : « ce qu’il y a sous l’habit et que nous appelons le corps, ce n’est peut-être que ce reste que j’appelle l’objet a. »1.

Comment l’homme jouit-il ? Il y a un rêve des hommes sur la jouissance animale, mythe d’une pleine satisfaction, et l’idée étonnante qu’ils prennent de la béatitude. Puisqu’il y a un dépens de jouissance, pour que la machine tourne, on va chercher une part de soi hors de soi, modelée sur les bords anatomiques. La jouissance pulsionnelle est hors corps, Lacan fait de la libido freudienne un organe hors corps. La jouissance devient alors la substance dont s’occupe la psychanalyse. L’évidence d’une chair qui se rappelle immanquablement au sujet constitue paradoxalement ce qui lui est insupportable. Il y a une discordance entre ce qui relève de l’idéal et ce qui relève de la jouissance, entre le corps qui sait ce qu’il lui faut, et le corps libidinal.

Dans « Radiophonie », Lacan dit que l’Autre, le corps du symbolique, fait le corps de s’y incorporer2. Le vivant, l’organisme ne suffit pas à faire un corps. Si chez les êtres vivants il y a le plus souvent une individualité organique, pour que celle-ci devienne un corps, il faut que le signifiant s’y introduise. Le corps qui est le mien, c’est le langage qui me le décerne. Le langage est un corps qui donne corps. Si l’animal est un corps, l’homme quant à lui a un corps.

Le corps ainsi décerné fait « le lit de l’Autre », et l’on ne peut soustraire son corps au grand Autre. Le morcellement qui s’en produit est corrélatif de l’agencement fonctionnel du corps : il a des organes. « C’est incorporée que la structure fait l’affect » veut dire que le signifiant, sous les espèces de l’inconscient, affecte le corps et sa jouissance.

Dans Encore, Lacan situe le signifiant au niveau de la substance jouissante, il est cause de la jouissance, et ce qui lui fait halte. La référence au baroque est démonstrative : « tout est exhibition de corps évoquant la jouissance ».3 L’affect est l’effet corporel du signifiant. Non pas effet de sens mais effets de jouissance. L’homme a un corps, il parle avec son corps, il parlêtre de nature4 et ce faisant il se dénature. Lacan désigne le symptôme comme événement de corps. Mais « l’affection essentielle, l’événement fondamental, le vrai traumatisme, c’est l’affection traçante de la langue sur le corps qui entretient dans le corps et la psyché un excès d’excitation qui ne se laisse pas résorber par le principe de plaisir. C’est un déséquilibre permanent dans la vie subséquente du parlêtre, qui laisse la possibilité d’un accident contingent. »5.

Il y a aussi des corporisations codées et normées, qui relèvent d’un discours, et qui inscrivent le corps individuel dans le lien social. Mais à l’heure du déclin de la fonction paternelle et des idéaux, où les normes prescrivent le corps imaginaire et poussent à la jouissance, vient la question : que faire de son corps ? Il y a des inventions de corporisation privées ou communautaires comme le piercing, telle ou telle pratique physique, ce sont aussi des inventions de langage. L’adolescent est exemplaire du traitement ordinaire du corps, il peut vivre les transformations de la puberté comme un autre corps qui fait effraction, étrangeté, exil : intraduisible dans la langue de l’Autre. Éprouvant son inconsistance, le sujet devra inventer sa propre réponse.

1. J. Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris : Seuil, 1975, p. 12.

2. J. Lacan, « Radiophonie », Autres Écrits, Paris : Seuil, 2001, p. 409.

3. J. Lacan, Encore, op. cit., p. 102.

4. J. Lacan, « Joyce le Symptôme », Autres Écrits, pp. 566-569.

5. J.-A. Miller, « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne n° 44, février 2000, p. 47.

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