2008-2009 Hommes et femmes en analyse

Section clinique de Nantes

2008-2009

Hommes et femmes en analyse
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Freud dit que la psychanalyse convient aux femmes parce qu’elles incarnent dans la culture des sujets qui se préoccupent de la sexualité, de l’amour, du désir et de la jouissance, et en parlent volontiers, alors que les hommes sont plutôt silencieux. C’est semble-t-il de moins en moins vrai, puisque les hommes disent de plus en plus aujourd’hui subir la charge de ces signifiants.

Freud part de la différence anatomique des sexes. Il se règle sur la comparaison des corps, et fait surgir le traumatisme de la découverte de la castration. Le mâle est alors logiquement pensé comme complet, et la femme marquée d’une irrémédiable incomplétude. La femme freudienne est marquée d’un moins. La comparaison imaginaire des corps est sans doute inéliminable : par exemple, quand Lacan fait passer l’organe pénien au signifiant du phallus, il note que la femme trouve le signifiant du désir dans le corps de l’homme.

Mais une idéologie puissante s’enracine dans cette comparaison, et s’en déduit une galerie de portraits que l’on pourrait décliner à l’infini. Du côté de l’avoir, la féminité est marquée des insignes de la déficience, c’est la femme pauvre, blessée, mutilée — ou par inversion dialectique, la femme avide, puissante, trop puissante. Du côté de l’être, l’identité serait plutôt mâle, tandis que la femme pencherait vers l’être sans identité, l’altérité, la différence — la femme comme telle est autre à elle-même. Enfin du côté de l’objet, chez l’homme, le désir passe par la jouissance d’un objet de l’ordre du fétiche ; alors que chez la femme, le désir passe, au-delà de l’avoir, par l’amour, qui demande la parole : elle aime qu’on lui parle. Et si la femme freudienne est aussi attachée aux satisfactions vitales ; l’homme, affecté d’un surmoi interdictif puissant, se sacrifie aux idéaux. La Bourgeoise se fait gardienne des acquis que l’homme constitue par son activité… mais tout aussi bien elle est la femme égarée qui ne sait ce qu’elle veut, et trouve sa boussole dans son homme…

Immanquablement, la galerie dessine des figures contradictoires. Même la plus fine psychologie ne peut vraiment ordonner ces portraits, pourtant pas sans pertinences. On ne peut se borner à une opposition il y a / il n’y a pas (le phallus). C’est là où s’arrêtait Freud, lorsqu’il ne pouvait envisager pour une femme, hormis l’homosexualité ou le refus de la sexualité, d’autre issue que d’être mère, c’est-à-dire une solution du côté de l’avoir — avoir un enfant en guise de phallus. Ceci ne le satisfaisait pas, et à la fin de sa vie s’est imposée la question de ce que veut une femme.

Pour s’orienter, une autre opposition est nécessaire : fini/infini. Le sans limites, c’est ce que cliniquement l’amour illustre, mais aussi le ravage, autre face de l’amour, mais aussi le ravissement et l’extase. Il ne s’agit plus de complétude ou d’incomplétude, on ne peut plus former le Tout. Lacan a recours à une logique qui n’est pas d’incomplétude, mais d’inconsistance. Le pas-tout lacanien s’inscrit dans une structure d’infini. Ainsi Lacan produit-il les formules de la sexuation qui permettent d’ordonner les figures de la psychologie où l’on se perd. Ces formules désignent deux positions sexuelles radicalement séparées qui excluent à jamais toute formule du couple. Elles permettent d’articuler la jouissance propre à chaque sexe, la forme différente qu’elle reçoit d’être logée dans la part homme ou la part femme, pour chacun et pour chacune.

Il n’y a pas de rapport, mais il y a relation. La relation entre les sexes est de semblants. Le semblant est ce qui a fonction de voiler le rien. Les discours écrivent la relation, ce sont des appareils de semblants qui tournent autour de la Chose informe, d’un réel sans loi.

Quand Lacan dit « La femme n’existe pas », cela ne signifie pas que le lieu de la femme n’existe pas, mais qu’il demeure essentiellement vide. Que ce lieu reste vide n’empêche pas que l’on puisse y rencontrer quelque chose : des semblants, des masques, masques de rien.

Mais peut aussi s’y rencontrer l’acte qui déchire les semblants, l’acte qui comme tel porte au-delà des frontières. Ainsi l’acte paradigmatique de Médée, une « vraie femme » dit Lacan, qui va jusqu’à sacrifier ses enfants pour creuser en Jason, l’époux et le père qui l’a trahie, un trou qui à jamais ne pourra se refermer. Ainsi Madeleine, la femme d’André Gide, qui, trahie elle aussi, brûle ce qu’elle a et qu’il a de plus précieux, les lettres d’amour qu’il lui avait écrites, année après année. Et l’homme lacanien ? Embarrassé par l’avoir, il est peureux, « et s’il va à la guerre, c’est pour fuir les femmes, pour fuir le trou. Il n’est pas sans semblants pour protéger son petit avoir ». Le désir masculin se soutient de semblants phallicisés, ce qui lui rend plus difficile qu’à une femme de s’apercevoir que le phallus n’est pas tout, et qu’au bout du compte, le phallus n’est qu’un semblant. Autrement dit, ce sont les femmes qui, de n’être pas-toute situées dans la fonction phallique, de n’être pas-toute accrochées au semblant phallique, rappellent aux hommes qu’ils sont trompés par les semblants, et que ces semblants ne valent rien par rapport au réel de la jouissance. Les femmes seraient-elles plus amies du réel ?

Dire que le phallus, les signifiants, les objets petit a sont des semblants n’implique pas qu’ils n’aient aucune valeur, qu’ils soient futiles. Ils sont semblants sans doute, mais Lacan indique que l’on peut se passer du semblant du Nom-du-Père, c’est-à-dire qu’on peut se passer d’y croire, mais à condition de continuer à s’en servir. C’est une perspective pragmatique. C’est ainsi qu’une psychanalyse, en portant sur le semblant, peut aider un sujet à le traiter, ainsi que le réel qu’il enserre. Si le véritable partenaire du sujet, c’est son symptôme, la psychanalyse peut le porter à un savoir-y-faire avec la jouissance opaque qui exclut tout sens, et dont il souffre.

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