Le Reve du père mort

freud_divanLE RÊVE DU PÈRE MORT [1]

par Remi Lestien

Autre scène et langage

L’interprétation psychanalytique du rêve nous conduit à nous intéresser aux rapports fondamentaux de l’homme avec le langage. Freud distingue le texte du rêve et sa signification inconsciente. Ces deux niveaux sont évidemment homologues avec ceux que le langage nous impose : au plus simple il y a le champ des mots mêmes et un autre qui est le siège de la signification. Ainsi, donc, chaque énoncé s’articule à une énonciation inconsciente qu’avec Freud nous situerons sur une « autre scène[2] », un lieu d’où ça parle, un lieu qui excentre le moi de l’énoncé – celui-ci ne pouvant plus que faire semblant d’être le maître chez lui. (…) lire la suite

[1] S. Freud, L’interprétation du rêve, Seuil, 2010, p. 470.

[2] L’expression est reprise par Freud à Fechner. On la retrouve dès l’Interprétation des rêves :
S. Freud,
L’Interprétation du rêve, op. cit., p. 579.

Le rêve de Freud : « Autodidasker »

bocklin_ile_des_mortsNotes sur la Leçon d’Introduction à la Psychanalyse du
2 décembre 2010

Par Françoise Pilet-Frank

Préliminaires : réponses aux interrogations de la salle

Peut-il y avoir une part de conscient au cours du rêve ? La question ne se pose pas en ces termes, elle se pose en termes de signifiants. A savoir : des mots, des phrases, des expressions que l’on trouve dans le rêve, que nous avons lus, ou vus, la veille et dans le passé. D’autre part, le rêve n’est pas l’inconscient mais une formation de l’inconscient au même titre que le lapsus, l’acte manqué ou le symptôme. Cela pose la question, il est vrai, de ce qu’est l’inconscient. Question toujours au travail. Dans son cours de 2010, Jacques Alain Miller distingue l’inconscient comme loi et l’inconscient comme cause. Faire apparaître l’Inconscient comme cause c’est se placer au niveau même où il y a achoppement (un lapsus, un acte manqué…) et non pas au niveau des signifiants tels que Freud les déploie, signifiants qui rendent compte de ces achoppements. Pour saisir ce qu’est l’Inconscient comme cause, il faut se placer au niveau du phénomène lui-même qui apparaît comme la poussée de quelque chose . [1] (…)

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[1] Cf. le cours de Jacques Alain Miller, « Vie de Lacan », leçon du 9 juin 2010, inédit.

Note sur la monographie botanique

divan de freud


Le rêve est centré différemment
[i]

Par Éric Zuliani

Freud examine le rêve de la monographie botanique dans une partie de L’interprétation du rêve qui s’intitule : « Matériau et sources du rêve ». De quel type d’éléments verbaux est fait un rêve et quelle est sa raison d’existence ? Freud dans les parties précédentes a déjà dégagé le fait que le rêve est un accomplissement de désir. Il a découvert aussi que le rêve recélait un « contenu latent » bien plus significatif que le « contenu manifeste ». Mais qu’entend-on, au juste, par « accomplissement de désir » ?

Faits de hasard et réponse du sujet
Freud dégage trois faits que ceux qui se penchent sur les rêves n’expliquent pas vraiment. Pourquoi, d’abord, le rêve est-il constitué avec les événements vécus de la journée écoulée ? Pourquoi, ensuite, le rêve se constitue-t-il avec des éléments accessoires, indifférents, auxquels, dans la journée, nous avons été inattentifs ? Pourquoi, enfin, des détails inessentiels, issus cette fois de l’enfance, sont-ils présents dans le rêve ? Freud partant de ces trois questions va tenter de résoudre la question de savoir pourquoi le rêve se constitue à partir du récent et de l’indifférent, insistant sur le fait que le rêve se constitue toujours avec les éléments de la veille. Notons, dans ces premières pages, l’originalité de la perspective freudienne sur le rêve. On peut, en effet, lire la manière dont la communauté scientifique examinait le rêve à son époque – sur le même principe qu’à notre époque finalement. Nous pouvons lire, par exemple page 206, qu’on a pu vouloir inscrire le phénomène du rêve dans la théorie de la périodicité (23 ou 28 jours) : le rêve apparaîtrait selon un rythme biologique. Évidemment, nous avons encore aujourd’hui la tentation d’inscrire un certain nombre de phénomènes humains dans une perspective biologique (par exemple, la vie amoureuse dans biologie des hormones). Mais plus largement, cette idée de cycle, de période, fait apercevoir que l’on peut inscrire des phénomènes humains, sans la référence à la biologie, dans des cycles : par exemple les fameux stades du deuil. Ce n’est pas le cas de Freud (…)  télécharger la suite


[i] Freud S., L’interprétation du rêve, Nouvelle traduction par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Seuil, janvier 2010, p. 346 et pp. 204 à 218 pour l’ensemble de cet article.

LE RÊVE D’ANNA

anna_freud_200pixelsNotes sur la Leçon d’Introduction à la Psychanalyse du 18 novembre 2010

Par Remi Lestien

Dans le Séminaire XI, Lacan traite de l’inconscient, et au détour d’un développement nous glisse : « Ici, dans le champ du Rêve, tu es chez toi »[ii] : c’est ce que nous avons mis en exergue de notre présentation du thème de l’année. Cela se décline tout le long de ce gros livre, la Traumdeutung que Freud fait paraître en 1900. Ce livre phare dans l’histoire de la pensée universelle a toujours une actualité qui étonne, et l’on peut dire avec Lacan que l’« On se promène vraiment dans La Science des rêves comme dans le livre de l’inconscient »[iii]. (…)

* Le titre en est simple « Traumdentung », l’Interprétation des rêves. C’est tout un programme et en même temps une affirmation déjà essentielle : Les rêves sont susceptibles d’être interprétés. Si le rêve s’interprète c’est qu’il est fait de matériel signifiant et qu’il recèle une signification qu’il faut découvrir.

* Affirmons le fortement : Le rêve est une production intimement liée au langage, et disons-le déjà, à la lettre du langage. Il ne s’agit pas du langage du rêve en tant qu’il y aurait un langage spécifique du rêve à découvrir, mais des règles du langage qui sont utilisées par le désir inconscient pour s’exprimer dans le rêve. On verra lors des prochaines leçons à quel niveau de précision et de rigueur Freud s’est élevé quant à l’analyse du langage, à une époque qui précède celle de l’enseignement de Ferdinand de Saussure [iv]. La lecture des chapitres quatre et cinq le manifeste avec éclat…  Télécharger la suite


[i] S. Freud, L’interprétation du rêve, Le Seuil, Paris, 2010, traduction J. P. Lefebvre, p. 169.
[ii] J. Lacan, Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1973. Texte établi par Jacques-Alain Miller, p. 45.
[iii] J. Lacan, « Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation », inédit, Leçon du 3 décembre 1958. Cette leçon est l’une des nombreuses reprises par Lacan de l’analyse du rêve dit d’Anna.
[iv] F. de Saussure, Cours de linguistique générale, éditeur Payot Paris, sept 1995 (publié en 1916 par ses élèves).

Les enjeux de la phobie de Hans, par Remi Lestien

goya_saturne_200Francisco Goya, Saturne dévorant ses enfants, Musée du Prado

LANGAGE ET COMPLEXE DE CASTRATION

Extraits de la leçon du 11 mars 2010

Retournons à cet article de 1894 où Freud établit pour la première fois une synthèse de ce qu‘il a découvert concernant les névroses. Nous le citons « l’angoisse devenue libre, dont l’origine sexuelle ne doit pas être remémorée, se jette sur les phobies communes de l’être humain, animaux, orage, obscurité… »[1]

Je note que Freud croit utile de préciser que les phobies sont humaines tout en ne le  spécifiant pour aucun des autres symptômes. Cette insistance particulière me semble révélatrice de la nécessité d’envisager rigoureusement la phobie sur le plan symbolique.

Le hasard de mes lectures récentes m’a fait découvrir une nouvelle, récemment éditée, de Stefan Zweig. (1881-1942) qui va éclairer l’envers de cette spécificité. « Un soupçon légitime »[2] a été écrit peu avant la guerre  39-45.

Précisons-en rapidement le contenu. Un couple dans la campagne anglaise possède un chien dont le mari s’occupe avec une prédilection extravagante. Le comportement de l’animal est étudié très finement et on le voit s’octroyer une place centrale dans la maison. Son intelligence et son extrême sensibilité lui font comprendre les bouleversements qui vont accompagner l’annonce soudaine de l’arrivée d’un enfant dans la famille. Perdant d’un seul coup l’attention de son maître, il va passer par toutes les phases de la perplexité, de la tristesse et de la rage. Il finira, ainsi, par assaillir sauvagement le père lors de la naissance, puis plus tard subrepticement fera glisser la poussette de l’enfant dans la rivière.

La psychologie de l’animal est analysée par Zweig avec beaucoup de finesse, et cette subtile identification aux comportements humains va jusqu’à suggérer qu’un animal domestique puisse tuer par jalousie. Ce chien baigne dans le signifiant mais il ne peut être question d’aller jusqu’à lui octroyer l’outil symbolique. Cette carence irrémédiable le maintient dans le spéculaire avec une bascule dans un drame sourdement mystérieux que la nouvelle décrit. Au contraire de ces identifications imaginaires qui ne laissent que peu de variation possible dans la réaction à la réalité, les symptômes humains sont d’une diversité qui laisse la singularité s’exprimer. La phobie est l’un d’eux et il convient d’en analyser la structuration symbolique.

Arrivons-en à Hans dont l’observation rapportée par Freud nous permet cette analyse.

Cet écrit garde toute sa fraîcheur et, avec sa précision, conserve une puissance de révélation essentielle pour la clinique analytique — Lacan parlait de puissance explosive. Les bavardages de ce petit garçon, son expérience de parole, sont la trame de tous ses tâtonnements pour affronter les surprises qui le désarçonnent. La condition humaine ce sont et ce ne sont que les effets du langage sur le corps. Avec le langage, l’être parlant doit repérer, supporter et comprendre, le rapport à son corps et aux autres. Ce n’est ni naturel ni automatique. Toujours prématuré et toujours désaccordé à son monde un enfant doit résoudre « l’énigme de son sexe et de son existence ». C’est ainsi que Lacan résumait le cas du petit Hans[3].

Avec des constructions langagières, les humains affrontent et apprivoisent le nouveau. Il leur faut inventer des solutions pour tenter de recomposer l’impossible et sortir de situations en impasses et c’est en créant des fictions et en construisant des mythes, qu’ils peuvent surmonter les obstacles inédits qu’ils rencontrent. Dans le cas du petit Hans les trouvailles ne manquent pas — nous allons les découvrir au cours de ces trois leçons, et la phobie se révèlera être une de ces constructions langagières.

En clinique, l’enjeu est de repérer comment chaque enfant a fait réponse au réel, et de découvrir quel est son bricolage singulier.

Nous allons étudier la toute première partie de cette observation à savoir ce qui a été distingué par Freud comme la phase phallique et le complexe de castration. Les différents éléments cliniques et la structure même de la phobie seront étudiés au cours des deux prochaines fois. Notons que nos trois séances sont à mettre en perspective avec les cinq mois de séminaire que Lacan y a consacré entre février et juillet 1957[4]. Vous voyez que nous serons loin d’épuiser tout l’intérêt de ce texte…

Quelques dates pour commencer :

Quand son père nous fait le récit de tous les dires et de toutes les réactions, Hans a un peu plus de trois ans.

– Il est né en avril 1903 et sa sœur naît en octobre 1906 — il a alors trois ans et demi.

– Sa maladie, qu’il appelle sa bêtise, apparaît en janvier 1908 — un peu avant cinq ans et disparaît au mois de mai de la même année (donc en cinq mois).


LA PHASE PHALLIQUE

D’une façon spontanée, comme son père l’a observé bien avant que ne se déclenche la phobie, Hans est très préoccupé par son petit organe. Il est curieux de son corps, et fait marquant, il élève son pénis au niveau d’un critère morphologique discriminant pour distinguer le vivant de l’inanimé. Tout ce qui est autour de lui est marqué  du signe plus ou du signe moins. Cette omniprésence du pénis lui permet donc un début de symbolisation, un premier repérage symbolique avec une réalité du vivant qui est référée d’une part à l’apparence et d’autre part à ce qui est pulsionnel dans le fonctionnement de son pénis.

Par ailleurs non seulement son pénis lui permet d’assouvir ses satisfactions, mais il soutient également tous les rapports aux autres. C’est manifeste avec sa mère, mais prend aussi son importance avec ses petits camarades – Hans exhibe son organe et aime bien qu’on le regarde.

La masturbation est très présente chez lui dès cet âge de trois ans. À trois ans et demi il est surpris par sa mère, la main au pénis. Elle va alors le menacer qu’on le lui coupe s’il continue. Cela n’aura aucun effet et il continuera à le faire sans aucune culpabilité. Plus tard, à quatre ans et trois mois (juillet 1897), il tentera de séduire sa mère avec sa verge. Mais cette tentative est repoussée avec mépris et gratifiée d’être une « cochonnerie ».

Si la place de son pénis est centrale, il se manifeste que la préoccupation la plus continue pour Hans est d’être maintenu dans une place avantageuse auprès de sa mère. Il est aimé par elle et en obtient les plus grandes satisfactions.

– Malgré les conseils du père, il se retrouve souvent dans le lit de ses parents,

– Il suit sa mère partout y compris quand elle se déshabille, et plus tard l’accompagnera dans les waters.

– Lui-même est l’objet de tous les soins de cette mère aimante.

Cette phase semble s’achever sur l’acceptation de la différence sexuelle, mais ce n’est qu’apparence car cela inaugure plutôt l’éclosion de son trouble.

Assez brutalement le petit Hans va manifester des signes qui inquiètent son entourage. Il a quatre ans et neuf mois. Un matin, il refuse de sortir en invoquant la peur d’être mordu par un cheval. Je ne vais pas aujourd’hui traiter les développements de cette phobie qui va devenir rapidement invalidante, mais saisir ce qui en a permis son éclosion.

Dans cet équilibre relativement paisible, qu’est ce qui a pu déclencher pareil bouleversement ? Notons que le père de Hans, dans son courrier à Freud, attribue immédiatement un rôle déclenchant à l’excès de tendresse de la mère. C’est plutôt bien vu, mais demande à être précisé.

Voyons donc, les places respectives de la mère et de Hans, l’un pour l’autre.

• Du côté de Hans :

La demande d’être aimé par sa mère et de pouvoir répondre à cet amour organise son rapport au monde. Pour exister il lui faut se faire l’objet comblant de sa mère, et il tient fermement à toutes ses constructions imaginaires centrées sur son petit organe.

Peu à peu, cependant, cet agencement commence à tanguer.

– Il y eut d’abord la naissance d’une sœur qui l’avait obligé à réaménager son fantasme et à se construire de nouveaux mythes.

– Il lui a fallu par exemple s’identifier à sa mère en s’inventant une ribambelle d’enfants et adapter la légende de la cigogne qu’on lui a servi.

– Il lui a fallu refouler ses prestations exhibitionnistes (en réapparaissant dans un rêve, cette satisfaction à se voir regarder par des petites filles témoigne d’une réalisation de désir, indiquant que cela a été refoulé dans l’inconscient).

– Mais ce qui va précipiter la bascule c’est de se rendre compte que ce qu’il peut donner ne correspond plus à ce qui est attendu. Sa satisfaction sexuelle est en trop et sa mère désire, ailleurs, autre chose que lui l’enfant.

• Du côté maternel :

L’enfant ne prend place dans son économie subjective que comme substitut – pour simplifier restons-en au penisneid, sur lequel Freud a tant insisté. Comme mère, elle cherche à combler ce manque fondamental avec les satisfactions que l’enfant peut lui apporter. Mais ces satisfactions sont si provisoires que, par exemple, un deuxième enfant est devenu nécessaire. Lacan résume avec force, en langage signifiant, le lien fonctionnel entre la mère et Hans : son fils pour elle est plus proche d’une métonymie de son désir de phallus qu’une métaphore de son amour pour son mari[5].

Ainsi nous avons d’une part une mère qui manque avec un enfant venant à la place de ce manque comme totalité, et d’autre part cette même mère qui manque à l’enfant comme possibilité de la combler. Le fait essentiel c’est que ces deux manques ne sont pas congruents — il ne peut y avoir de recouvrement l’un par l’autre, et il faudrait un maillon symbolique pour leur permettre une coexistence relativement pacifiée.


UNE PRIVATION INTOLÉRABLE

Reprenons : Nous en étions à ce véritable jeu de dupes auquel se livraient Hans et sa mère — un jeu où le leurre central est le phallus imaginaire. Ce qui vient bousculer cette relation plus ou moins plaisante et tranquille entre la mère et Hans, c’est l’irruption du réel dans l’océan d’imaginaire. C’est là le drame puisque Hans avec sa jouissance phallique n’intéresse plus sa mère. La crainte de ne plus pouvoir combler la mère menace directement l’enfant car se profile l’idée qu’il va être privé de la mère. C’est la privation suprême, la privation réelle — tout s’écroule[6].

La vieille menace proférée par sa mère se retrouve réactivée. La pulsion qui jusqu’à ce jour était contenue par les élaborations imaginaires se retrouve brutalement libérée et se transforme en angoisse.


LE COMPLEXE DE CASTRATION COMME OUTIL SYMBOLIQUE

Ce qu’il va devoir trouver c’est une solution pour « résoudre l’énigme, soudain actualisée pour lui, de son sexe et de son existence[7] »

Cette solution est, pour les humains, un instrument inclus dans le système du langage, ce qu’on appelle le complexe de castration[8]. C’est à Lacan qu’on doit d’avoir clarifié ce concept de manque d’objet en précisant qu’il s’agit de la castration symbolique d’un objet imaginaire par le père réel[9].

Un outil symbolique est nécessaire aux humains pour leur permettre de trouver un rapport apaisé au Monde et à leur corps. Pour Hans, cela permettrait que chacun, et particulièrement sa mère, retrouve sa place sans que lui-même se sente menacé dans son corps. Disons qu’il lui serait nécessaire d’inscrire ce phallus réel dans une trame symbolique pour que la vie puisse se continuer sans angoisse[10]. Tout pourrait se régler ailleurs, sans être du ressort de l’enfant.

L’enjeu de cette solution, c’est de trouver une place insérée dans un système de relation, et de pouvoir s’identifier pour assumer son anatomie.

Au total il n’y a pas rapport entre le manque de la mère et celui de l’enfant — il n’y a pas de rapport mais il y a une suppléance symbolique. Cette suppléance, toujours construction singulière, peut prendre toutes les formes possibles de la plus simple à la plus bancale. Pour Hans cette construction symbolique sera une phobie.


LA SOLUTION PHOBIQUE

Ce qui caractérise le cas du petit Hans, c’est qu’il n’est pas confronté à une parole qui s’accorde à la loi. Il recherche un père qui interdit et se retrouve avec quelqu’un qui se récrie de son absence de méchanceté. Il va alors s’agir pour lui de savoir comment supporter son pénis réel. Le récit permet de repérer comment il recombine les divers éléments qui composent son univers, en créant de nouveaux fantasmes, de nouvelles constructions mythiques. Ce bricolage, de trébuchement en trébuchement[11], permettra une structuration symbolique qui fasse suppléance.

(…)

Insistons, la phobie n’est pas liée directement à l’interdiction de la masturbation. Et il serait illusoire, par ailleurs, de penser qu’il suffirait soit d’être plus permissif soit d’apprendre l’anatomie et la physiologie sexuelles pour être exonéré d’avoir à en passer par cet instrument de langage. Ce n’est pas par l’acquisition de connaissance que l’on peut résoudre la phobie, mais à l’inverse la résolution symbolique permet l’acquisition de connaissances.

L’inanité des solutions comportementalistes s’en déduit.

Remi Lestien

 




[1] Sigmund Freud. « Les Psychonévroses de défense » Névrose, psychose et Perversion, PUF, p. 9.

[2] Stefan Zweig, Un Soupçon légitime, Éditions Grasset.

[3] Jacques Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient », Écrits, Seuil, p. 519

[4] Jacques Lacan, Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Seuil, leçons 12 à 23.

[5] Jacques Lacan, La relation d’objet, op. cit., p. 242.

[6] Jacques Lacan, La relation d’objet, op. cit., p. 321.

[7] Jacques Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient », op. cit., p. 519.

[8] Jacques Lacan, La relation d’objet, op. cit., p. 216 : « La castration est le signe du drame de l’Œdipe, comme il en est le pivot implicite ».

[9] Ce qui peut se dire autrement : interprétation symbolique (inconsciente) de l’imaginaire de l’organe pénien par une loi.

[10]Jacques Lacan, La relation d’objet, op. cit., p. 284 : « Cet outil permettrait de pouvoir passer de l’appréhension phallique (imaginaire) de la relation à la mère à une appréhension castrée (symbolique) de la relation au couple parental ».

[11] Jacques Lacan « la Direction de la cure », Écrits, p. 632. Également dans le Séminaire X, L’angoisse, p. 94 : « La logique a dès lors cette fonction essentiellement précaire de condamner le réel à trébucher éternellement dans l’impossible ».

Symptôme et constellation familiale

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A. Ayme, Seize et une… 21

Extraits de la Leçon d’Introduction à la Psychanalyse du 11 février 2010

par Éric Zuliani

« La façon » de prendre les choses

Comme l’indique Lacan en 1957 dans un entretien donné à l’Express : « Si l’on suit littéralement (souligné par moi) le scénario institué par le symptôme à l’endroit de quatre personnes, on retrouve trait pour trait, transposées dans une vaste simagrée, sans que le sujet le soupçonne, les histoires qui ont abouti au mariage dont le sujet lui-même est le fruit. »[i] Lacan use alors d’une expression simple qui permet d’éclairer le rapport qu’il y a dans un sujet entre son symptôme et les données familiales : la névrose est liée à « la façon » dont le sujet prend les choses. Le cas de l’homme aux rats permet de mettre en évidence un élément qui est une articulation produite par le sujet lui-même : ce que Lacan a appelé « le mythe individuel du névrosé ».

Le terme « mythe » est une référence aux travaux de C. Lévi-Strauss qui lui s’est intéressé aux mythes collectifs[ii]. C. Lévi-Strauss considère d’abord le mythe comme une affaire de parole – c’est un récit –, relevant donc des lois du langage. Il va ensuite mettre en évidence une structure commune à plusieurs mythes qui semblaient éloignés les uns des autres dans leur formes narratives ; ainsi, plusieurs versions peuvent avoir une structure commune. Enfin, C. Lévi-Strauss a l’idée que le mythe a une fonction : celle de donner une forme discursive à quelque chose ne pouvant se dire : le mythe exprime ce qui ne peut se dire. Lacan portera son attention, pour ces trois raisons, aux recherches de C. Lévi-Strauss.

Les portées d’une expérience de parole

Médiation/Révélation
Pour Lacan, la vérité « individuelle », par sa structure de ne pouvoir se dire toute, nécessite cette « expression » dans un mythe. Aussi, l’expérience de parole qu’est la psychanalyse n’est pas qu’un procès de paroles échangées avec un autre qui se déroule uniquement dans le registre de la médiation, de l’échange entre les interlocuteurs, mais aussi dans celui de la révélation de vérités portant sur l’être. Dans le cas de l’homme aux rats, son père est déjà mort depuis un moment, et il n’est plus temps d’entamer une « médiation » – comme on dit aujourd’hui « une médiation familiale » ! Il s’agit que se révèle la haine qu’il a pour son père.

Réalité/Vérité
Ce père est en quelque sorte toujours opérant dans la vie de l’homme aux rats. Freud note que l’homme aux rats a peur qu’il arrive malheur à son père, alors que celui-ci est décédé. De même, Freud, en dépit de l’indication par le sujet que c’est sa mère qui lui a conseillé de ne pas épouser la femme de condition modeste, interprète que c’est « la volonté persistante du père » qui entre en conflit avec son amour pour sa bien aimée (p. 228). Ce conflit est la cause de la maladie. Ces paradoxes n’en sont plus si l’on distingue les registres de la réalité et de la vérité, autre distinction consécutive à l’expérience de parole.
Le procès de la cure consiste à ce que se révèle au sujet lui-même la vérité de la haine pour son père, le poids de l’élément qui concerne son être : le rat, et les embarras de son désir pour une femme. Or, on voit que dès le début des rencontres avec Freud, ces éléments sont déjà là, articulés sous une forme discursive : celle du symptôme qui est la réalité de l’homme aux rats.

Le dire/L’entendre
Freud note, dès le début du texte, que cette névrose est un langage, plus précisément un dialecte de l’hystérie (p. 200). Seulement voilà, l’homme aux rats ne peut pas lire ce discours dans lequel il est pris. Il n’aperçoit pas que, sous le récit, se lisent « la façon » dont il a pris les choses et les effets symptomatiques qui en résultent dans sa vie actuelle. Le patient lui-même donne, ainsi, une définition remarquable de l’inconscient : « Je dis mes pensées sans m’entendre », indiquant une autre partition inhérente à toute expérience de parole : le dire et l’entendre. Autrement dit, par le truchement de son symptôme, il ne sait pas ce qu’il dit. Pour compléter, il ne sait pas, tout autant, ce qu’il jouit[iii].

Le sujet comme réponse
Ainsi, dès que l’on parle, ce que l’on dit s’inscrit dans différents registres : médiation et révélation, vérité et réalité, dire et entendre. Aussi, ce qu’on appelle les événements familiaux ou encore les conditions familiales ne sont pas univoques et ne « causent » pas un sujet qui en serait l’effet. Au contraire, quand quelqu’un se met à « causer », à parler, on s’aperçoit qu’il n’est pas effet des événements mais sujet qui répond – le sujet se définit d’abord comme réponse. En ce point où il a répondu de ce qu’il lui est arrivé – un événement familial, par exemple –, on peut dire qu’il fut entièrement indéterminé, avant que de faire nécessité de cet événement. La crise de l’homme aux rats commence, d’ailleurs, par la tentative d’assumer par un serment une double dette qui, en fait, appartient au père. On voit aussi que dans le cas de l’homme aux rats, il y a comme une torsion, un bougé entre d’une part les éléments de la constellation familiale et les éléments du symptôme. En un symptôme, articulé en une certaine tendance, l’homme aux rats tente de faire se conjoindre deux plans de la dette : la dette d’argent (dette sociale) et la dette d’amour du père. Françoise Pilet-Frank, la dernière fois, nous faisant emprunter les méandres de la grande appréhension obsédante, a démontré que le symptôme de l’homme aux rats, se faisant, produit une impossibilité. La simagrée du symptôme, la geste que représente le scénario de l’appréhension obsédante, sont constituées des éléments majeurs de l’histoire du sujet, mais précisons : subjectivés par lui. La cure consiste en une reconnaissance parlée (comme on disait naguère « le journal parlé ») de ces éléments historiques. Non reconnus, ils restent agissants ; Freud, à la page 213, les compare aux ruines de Pompeï : mis à jour, ils sont comme ruinés dans leurs effets délétères.

Poème épique, récit imaginatif
C’est à l’occasion d’un moment tournant de la cure de l’homme aux rats que Freud fait une longue note en bas de page (note 2, pp. 228-229). Après que se soit révélé le « prologue », selon le terme de Freud, c’est-à-dire, les éléments de la constellation familiale : femme riche/femme pauvre et la double dette du père, que vient la révélation de ce que fut – de ce qu’aura été – cet enfant-là : l’homme aux rats. C’est le moment qui est remémoré, moment d’affrontement avec le père, où il prend les voies de la lâcheté, « une façon » de prendre les choses. C’est à ce moment là que Freud fait une note conséquente pour sa valeur pratique. En voici les points les plus saillants :

–   Freud remarque que les cures contiennent des souvenirs de scènes qui ont comme une même structure : cela culmine puis se termine de manière catastrophique.

–  Ces scènes échappent à un éclaircissement définitif.

–  Freud semble approcher l’idée que ces scènes, pour être diverses, sont semblables dans leur essence : il y a là comme une sensibilité de Freud au caractère fictionnel de ces souvenirs, à leur contenu de vérité mais aussi à leur rapport au réel – ont-elles eu lieu ? se demande-t-il.

–   Comment alors les interpréter ? Question pratique, en effet.

–    Il note qu’il s’agit de plusieurs versions d’une même scène. Dans le cas de l’homme aux rats, par exemple, beaucoup de récits – souvenirs, situations de la vie quotidienne –, ont, en effet, une même structure élémentaire à deux termes : le désir – l’empêchement.

–    C’est alors que Freud fait une référence aux légendes des peuples sur leur origine. Puis il passe de cette référence aux formations collectives humaines à l’élément individuel : c’est comme si le névrosé « habillait » son activité auto-érotique par des récits mis en scène, c’est-à-dire incluant des partenaires… et surtout un héros.

–    C’est comme un « poème épique, un récit imaginatif ». Mais attention : il s’agit pour Freud « de les défaire fil à fil ».

–    Hélas, note-t-il, l’effet thérapeutique – arrêt de la cure –, l’empêchera d’aller plus loin.

Le complexe nodal
Cette note est rédigée par Freud dans une partie qui porte le titre : « Complexe paternel et solution de l’obsession aux rats ». Ce qu’il nomme complexe nodal est en fait l’esquisse du complexe d’Œdipe. Or, on est étonné que dans cette esquisse, Freud parle de « la mère ou de la sœur » comme élément de ce complexe nodal, laissant entendre que l’Œdipe est une triangulation : le sujet, le père et la mère ou la soeur. En fait, le cas de l’homme aux rats offre une complexité plus grande de ce « nœud » qu’est l’Œdipe. On comprend ainsi que le commentaire de Lacan de l’homme aux rats intitulé « Le mythe individuel du névrosé »[iv], dans ces années 50, lui ait été l’occasion, et pas pour la première fois, de proposer une critique de l’Œdipe freudien.

Éric Zuliani




[i] J. Lacan, « Entretien avec J. Lacan », L’Âne, Magazine freudien, oct.-Déc. 1991, n° 48, pp. 28-33.

[ii] C. Lévi-Strauss, « La structure des mythes », Anthropologie structurale, Paris : Plon, 1958, 1974.

[iii] Cf. la notation de Freud qualifiant les expressions accompagnant le récit du supplice par l’homme aux rats : « L’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée. »

[iv] J. Lacan, « Le mythe individuel du névrosé, ou poésie et vérité dans la névrose », Le mythe individuel du névrosé, Paris : Seuil, 2007.

LIP : Extraits des Leçons

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Les enseignants des Leçons d’Introduction à la Psychanalyse nous ont confié des extraits de leurs interventions.

 

 

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2009-2010 : Le symptôme freudien

2010-2011 : L’interprétation du rêve

2011-2012 : La psychopathologie de la vie quotidienne

2013-2014 : Psychopathologie de la vie amoureuse

2014-2015 : Malaise dans la famille

2015-2016 : La sexualité féminine

2016-2017 : Le mystère du corps parlant — On parle avec son corps

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Le symptôme freudien à travers l’homme aux rats

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Extraits de la leçon d’introduction à la psychanalyse du 21 janvier 2010

par Remi Lestien

La lecture de l’Homme aux rats nous introduit à une enquête assez singulière avec un meurtre fictif, et un criminel potentiel qui finit par se déclarer coupable tout en ignorant sa propre intention de tuer. On retrouve une situation similaire dans « L’affaire de la rue Lourcine » (1857) d’Eugène Labiche. Mais là où il avait fallu ivresse et hasard, pour rendre compte de la vraisemblance, Freud pose en raison l’hypothèse que cette intention, cette pensée, est refoulée dans l’inconscient.

L’importance de ce texte dans l’histoire de la pensée universelle n’a, en tout cas, pas échappé à André Malraux qui déclare, au début de ses Antimémoires, qu’on ne peut plus écrire une autobiographie comme si l’œuvre de Freud n’avait pas existé.
« L’introspection-aveu a changé de nature, parce que les aveux du mémorialiste le plus provoquant sont puérils en face des monstres qu’apporte l’exploration psychanalytique, même à ceux qui en contestent les conclusions. De la chasse aux secrets, la névrose ramène davantage et avec plus d’accent. La confession de Stavroguine nous surprend moins que l’Homme aux rats de Freud et ne vaut plus que par le génie ».
Cette incise est un hommage à la psychanalyse, et pourtant Malraux va finir par laisser se révéler sa méconnaissance de la réalité des structures inconscientes. Mais peu importe, ce qui nous intéresse surtout c’est que cette référence au texte de l’Homme aux Rats se fasse à propos des autobiographies. De fait, le névrosé obsessionnel aime se donner à voir, raconter sa vie comme un auteur. Il rationalise son existence, se justifie et finalement donne l’illusion d’une maîtrise de soi qu’il aime exposer comme un modèle de sincérité et d’exactitude historique. Pour le meilleur parfois, c’est élever son symptôme au niveau de la création littéraire, pour l’ordinaire toujours, c’est se leurrer sur l’existence d’un « misérable petit tas de secrets ».

Revenons plus directement au cas de « l’Homme aux rats ». Je vous signale tout d’abord une toute petite indication de Freud au début de son texte[1]. Elle m’est apparue tout aussi amusante qu’étonnante. Je le cite «Les obsédés gravement atteints se présentent à l’analyse bien plus rarement que les hystériques. Ils dissimulent leur état à leur entourage aussi longtemps qu’ils le peuvent et ne se confient au médecin que lorsque leur névrose a atteint un stade tel, que si on la comparait à une tuberculose pulmonaire, ils ne seraient plus admis dans un sanatorium. »
Cette comparaison est peut-être moins facile à comprendre de nos jours. La tuberculose, alors véritable fléau, était jusque dans les années 50 une maladie fréquente d’installation lente dont les symptômes finissent par être connus de tous.
Certes le caractère également tardif de la plainte de l’obsessionnel et la similarité de certains des résultats thérapeutiques suffisent à rendre compte de la comparaison. Mais, au-delà, cette allusion au corps de l’obsessionnel me paraît également très précieuse en nous éclairant sur son mode de satisfaction compliqué : toujours prêt à se recroqueviller sur lui-même en attendant que l’orage passe (peu importe, puisqu’il est déjà mort).

Puisque je suis le premier à intervenir sur le cas de l’homme aux rats, je vais ouvrir le champ de mes collègues en insistant sur deux points qui apparaissent essentiels à Freud et qu’il répète tout au long de l’exposé de son cas.

–   Le symptôme est très difficile à démêler du Moi, c’est-à-dire de la conscience du sujet.
–  Il y a un lien de parenté très étroit entre la pensée obsessionnelle et la pensée comme phénomène intellectuel.

Si l’hystérique montait sur scène pour clamer que le rapport de chacun, à son corps et à l’autre ne va pas de soi, l’obsessionnel démontre plus discrètement mais de manière insistante que le langage est un outil bien encombrant pour l’être humain et que la pensée est toujours parasite.
L’être parlant est malade du langage et ça ne guérit pas, et en cela sa situation ressemble à l’aliénation de la folie, pour autant que « le sujet y est parlé plus qu’il ne parle.[2] »

Le mécanisme de refoulement, dans la névrose obsessionnelle, est particulier. Freud le précise dès 1894 : « Lorsqu’il n’existe pas chez une personne prédisposée cette aptitude à la conversion, et si néanmoins, dans un but de défense contre une représentation inconciliable, la séparation de cette représentation et de son affect est mise en œuvre, alors cet affect doit nécessairement demeurer dans le domaine psychique. La représentation désormais affaiblie demeure dans la conscience à part de toutes les associations mais son affect devenu libre s’attache à d’autres représentations, en elles-mêmes non-inconciliables, qui par cette fausse connexion se transforment en représentations obsédantes. »[3]

On peut tirer de ce court paragraphe l’essentiel des modalités de formation du symptôme.

1) La représentation reste dans le psychique qui devient parasité par ces pensées.
2) La représentation initiale est désaffectée, mais l’affect persiste avec sa charge libidinale.
3) Le corps et ses pulsions semblent mis de côté. (« Il manque au langage des obsessions ce bond du psychique à l’innervation somatique »).

* Dans le psychisme du sujet vont cohabiter la représentation désaffectée et la nouvelle représentation déplacée qui, elle, est conciliable avec la conscience. C’est-à-dire que la conscience prend en charge l’idée et son contraire et qu’il lui faudra en permanence faire coexister des représentations contradictoires. Cette juxtaposition d’idées contraires (différente des compromis de la névrose hystérique) ne va pas sans contorsion et la « faculté de fausser la logique — ce qui ne manque jamais de surprendre chez les obsédés souvent si intelligents. »[4]

* L’inconscient est l’inverse contradictoire du conscient mais dans le même champ de la pensée[5]. Les sentiments se retrouvent donc par couple[6]. Par exemple, on le verra la prochaine fois, un des grands enjeux de l’observation de Freud va être de révéler la haine inconsciente de l’homme aux rats. La haine refoulée cohabite avec l’amour conscient (Lacan inventera le néologisme hainamoration), la crainte d’un événement s’accompagne de son souhait.

Ces allers et retours entre la pensée refoulée et la pensée consciente donne au champ de la parole du névrosé obsessionnel une allure de dialogue intérieur, une rumination de la conscience qui se raconte à elle-même ce qu’il en est de son rapport à soi-même. Une causerie qui tient de la palabre, cherchant à rendre l’obsession tout à la fois supportable et étrangère.
Toutes les manœuvres obsessionnelles inconscientes visent bien l’évitement du lien primitif entre représentation et affect – et les divers procédés rhétoriques du langage peuvent être utilisés, mais, plus particulièrement, les figures « d’inversion, d’isolation, de réduplication, d’annulation, de déplacement sont caractéristiques de la névrose obsessionnelle[7]. »

Ce qui caractérise plus particulièrement le maniement de la parole par l’obsessionnel, c’est l’acharnement à servir docilement les représentations. Il est abonné au signifiant avec l’espoir que celui-ci pourra résorber tout le réel sans résidu. Le recours au dictionnaire et à la justesse du mot pour que celui-ci rende compte le plus précisément de la chose se surajoute à la nécessité d’une articulation sans faille des signifiants entre eux dans la crainte du trou qu’il faudrait impérativement combler.
L’obsessionnel est plus épris d’exactitude que de vérité. Cette passion pour la précision rend compte de la furie qu’il a de tout rationaliser, de récuser toute équivoque, de vouloir comprendre la moindre énigme. Ainsi, tout rapport sensuel à la réalité doit être intellectualisé.[8] Pour échapper aux questions douloureuses qui se posent à chaque humain, il philosophe à n’en plus finir et cherche à dissoudre ces apories dans un inlassable va-et-vient de la pensée. Cette ratiocination va de la dialectique la plus sophistiquée aux considérations les plus générales, les plus insignifiantes et ennuyeuses.
La prétention est de dominer toute l’expérience avec la pensée – et l’autonomisation de la pensée trahit son effort de maîtrise. L’obsessionnel devient malade de cette pensée qui lui devient étrangère. Sans relâche il lui faudra prévoir, anticiper pour déjouer tout ce qui pourrait survenir de contingent et l’on retrouve les diverses ritualisations, superstitions et multiples pressentiments mobilisés pour éviter de se laisser surprendre par l’imprévu.
La libido, nous l’avons vu, ne fait pas le bond dans le corporel, elle reste donc en circulation dans le psychisme et Freud précise que « le processus même de la pensée est sexualisé »[9]. L’érotisation de la moindre articulation signifiante qui s’ensuit donne ainsi une valeur phallique au langage : amour de la gaudriole, sexualisation possible de la moindre allusion. Et l’on n’est guère surpris que cette jouissance de la parole fasse passer au second plan l’intérêt pour le moindre acte. L’obsessionnel est un velléitaire qui en passe par la justification de chacune de ses hésitations.

Avant de conclure il faut nous confronter, très fondamentalement, à l’inévitable comparaison entre le mécanisme de la pensée obsessionnelle et celui de la parole pour les êtres parlants.

*Pour Freud « Les moyens dont se sert la névrose obsessionnelle pour exprimer ses pensées les plus secrètes (…) est un dialecte que nous devrions pénétrer plus aisément, étant donné qu’il est plus apparenté à l’expression de notre pensée consciente. »
*Pour Lacan, plus généralement, « l’inconscient est structuré comme un langage ».

Le mécanisme de refoulement de l’obsessionnel qui désaffecte la représentation est finalement homologue à celui de la symbolisation du langage qui tue la chose[10]. L’embarras de l’obsessionnel avec ses idées n’est finalement que la caricature des difficultés qu’éprouve tout être parlant dans le maniement de la parole. Être dans le langage est une servitude et nous sommes tous au pied du mur du langage, du même côté.
Le névrosé s’accroche avec acharnement à la bâtarde homéostase qu’il a construite. Pour cela il n’hésite pas à s’abriter derrière un fallacieux cartésianisme scientifique ou s’appuyer sur un sentiment religieux dont l’idéale transcendance le mettrait à l’écart de toute activité pulsionnelle. Cependant c’est en dernier ressort au signifiant qu’est confiée la mission de juguler cette jouissance. Dans le cas de l’Homme aux rats, c’est le mot « rat »qui tente vainement de contraindre la pulsion, mais le mot lui-même devient dangereux et finit par agresser le sujet.

***

Puisque l’arme de l’obsessionnel est le logos, il faut miner le langage et lui faire rendre gorge. Jouer sur le mot, repérer les trébuchements sur la langue, c’est déstabiliser la construction impeccable de la rationalisation. Il faut couper dans le texte pour y débusquer la jouissance incluse. Jouer sur le rapport du signifiant au hors sens poétique, faire jouer la métaphore pour faire sortir les ressorts de la métonymie.
Un des enjeux de l’analyse d’un névrosé obsessionnel est de percer le vernis imaginaire pour découvrir l’obscène qui fonde la pensée.

Remi Lestien


[1] S. Freud, « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 1954, p. 200.

[2] J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 283.

[3] S. Freud, « Les psychonévroses de défense » (1894), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF,1974, p. 6.

[4] S. Freud, « L’homme aux rats », op. cit., 235.

[5] Op. cit., p. 215.

[6] Op. cit., p. 254.

[7] J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », Écrits, pp. 97-98.

[8] S. Freud, « L’homme aux rats… », op. cit., p. 222.

[9] Ibid, p. 258.

[10] J. Lacan, « Fonction et champ… », op. cit., p. 319 : « Ainsi le symbole se manifeste d’abord comme meurtre de la chose et cette mort constitue dans le sujet l’éternisation de son désir. »

Freud interprétant dans le cas Dora

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Extraits de la leçon d’introduction à la psychanalyse de décembre 2009

par Éric Zuliani

Une question a été posée par l’un des participants : pourquoi s’identifier ? Est-ce contingent, ou nécessaire ? À quelle logique cela répond-t-il ? Françoise Pilet-Frank a introduit lors de la précédente leçon deux termes — position et place — qui ont permis d’opérer une distinction plus fine dans ce que l’on appelle identification. À partir de là, on peut faire la réponse suivante : s’identifier est une nécessité qui tient au fait que le sujet a affaire à un défaut de structure, à un il n’y a pas, à un manque auquel le symbole ne supplée pas.

Freud a donné un nom à ce manque : castration. Or, c’est le privilège de la clinique de la féminité – du cas Dora donc – de faire apercevoir que cette jeune fille, à travers les différents moments du drame qu’elle traverse, se débat avec ce il n’y a pas. Ce que tente Dora, s’analysant avec Freud, c’est de se reconnaître dans sa propre « nature génitale ». Pour ce faire, Dora se donne une boussole : Mme K. C’est un élément de sa subjectivité, « un mystère » dit Lacan. Cet élément a été aperçu par Freud, mais il ne le lit pas correctement, car pour Freud existe un il y a (à chacun sa chacune). Aussi le traitement s’arrête car le désir de Dora n’a pas été reconnu par Freud.

Une série de renversements dialectiques

Le cas Dora témoigne d’un changement de style de Freud par rapport aux Études sur l’hystérie (cf. p. 5) : il laisse à présent le sujet choisir le « thème de son travail » — il ne tente plus d’orienter ses paroles : il laisse parler le sujet. Freud est guidé par les mots à doubles sens, les équivoques (p. 47, note 1), les erreurs de dates, les imprécisions, les doutes (p. 9 et 10). C’est à partir de ces points qu’il reprend la parole. Cela prend alors la tournure de paroles échangées, et on est frappé de voir que ces échanges prennent l’aspect d’une « série de renversements dialectiques », selon les termes de Lacan. Il faut les interventions de Freud pour opérer ses renversements à travers lesquels la vérité de ce que dit Dora varie.

Prenons un premier exemple pour montrer un moment où une vérité est supplantée par une autre. Au début des rencontres, Dora se lance dans un premier récit où chacun en prend pour son grade. Son père notamment, dont elle dénonce la relation avec Mme K. ; le fait qu’il ferme les yeux sur les agissements de Mr K. ; le fait qu’il utilise sa maladie pour entretenir sa relation avec Mme K., etc. Ce premier développement se conclut sur une apparente impasse que souligne Freud (p. 23). Comment Freud s’y prend-t-il pour surmonter cette impasse ? Un reproche n’est jamais qu’un auto-reproche, propose-t-il. Le reproche, en fait, est l’indice que Dora est impliquée dans l’affaire, qu’elle a déjà pris position. C’est cette position que Freud lui fait apercevoir par son interprétation (« rectification subjective » dit Lacan). Il extrait le ressort symbolique d’une relation hautement imaginaire du style toi-même ! Ce moment de la cure de Dora met en évidence la fait que la parole permet d’ordonnancer les élément du drame à partir de la position du sujet, de la place qu’il y tient.

Fonction créatrice de la parole

Voici à présent un autre exemple où Freud intervient (pp. 38, 39, 40 et 41). Freud souligne la répétition incessante chez Dora de mêmes pensées obsédantes dont le contenu est certes correct — mais pourquoi ces pensées insistent-elles sans que Dora puisse penser à rien d’autre ? Freud se demande comment faire face à ce genre de pensées. Il indique qu’elles sont là aussi l’indice de l’inconscient — d’une pensée inconsciente, la plupart du temps opposée. L’énoncé « Je ne peux pas pardonner à mon père », qui est conscient, masque en fait une pensée inconsciente qu’il s’agit de révéler. Freud, rassemblant les éléments de ces pensées répétitives finit par dire à Dora qu’elle est une femme jalouse, et que cela révèle son amour pour le père ainsi qu’une jalousie par rapport à Mme K. C’est une fois de plus la position de Dora qui est révélée. Dora, bien que disant non à ces paroles de Freud, dit oui, allusivement (p. 41), à l’interprétation de Freud. Ce moment de la cure de Dora met en évidence la fonction créatrice de la parole : les termes de « femme jalouse » sont nouveaux pour Dora, et font venir au jour une position à elle-même ignorée.

« À l’intersection de plusieurs cercles de représentations »

Examinons enfin la manière dont Freud considère le premier rêve de Dora (p. 46). Il faut d’abord indiquer que ce que Freud appelle « le rêve » est un récit de rêve plus les associations qui en dérivent. Ce rêve surgit au moment où se sont révélés les différents liens libidinaux de Dora. Freud a laissé se développer ce qu’il en est du lien de Dora à Mme K., mais il définit imaginairement une identification masculine de Dora dans ce qui lui semble relever d’une homosexualité inconsciente. Il ne donne pas sa portée symbolique au rôle de Mme K. C’est en ce point que Dora fait ce rêve que Freud commence par réduire en une série d’éléments.

Le rêve est comme en deux parties et ne fait que répercuter la division de Dora. D’un côté, se mettre à l’abri, par le truchement du père, du « feu de l’amour » ; de l’autre, tenter de symboliser son être de femme, par le truchement d’une femme (la mère) et… d’une boîte à bijoux.

Freud d’emblée souligne une phrase rapportée par Dora (« on peut avoir besoin de sortir la nuit ») qu’il va garder en réserve. Puis les premiers éléments du rêve sont rapportés de manière logique (et non imaginative) à des événements de la vie diurne. On voit au passage que les interventions de Freud permettent à Dora de se souvenir. Freud traduit la première partie du rêve comme étant la réalisation d’un désir de se dérober à Mr K. Mais veut-elle ce qu’elle désire ? Rien n’est moins sûr car dans un rêve « une décision se maintient jusqu’à ce qu’elle soit exécutée ».

La seconde partie du rêve parle d’une femme (la mère de Dora), d’une boîte à bijoux et du père qui, de nouveau, ne veut pas. La boîte à bijoux est référée à un bijou – absent, non offert – objet d’un discord entre le père et la mère ; à une boîte à bijoux offertes par Mr K., sorte de promesse ; à un bijou en forme de goutte. Cette seconde partie du rêve contient, outre des personnages, des objets bien singuliers, se rapportant au don, à la circulation symbolique, et à la féminité.

C’est à partir du feu que Freud introduit un signifiant clé : mouillé, s’appuyant sur ce qu’il avait gardé en réserve : on peut avoir besoins de sortir la nuit. Aussi, il précise à la page 66 que ce mot, mouillé, est à l’intersection de plusieurs cercles de représentations. Le réel de la zone corporelle impliquée dans la vie amoureuse de Dora, en référence à l’énurésie ; l’imaginaire de l’identification à Mr K. ; le symbolique des objets de don – présents ou absents – qui circulent entre les personnages. La boîte à bijoux condense, noue, un certain nombre d’éléments (p. 68).

Il n’y a pas

Pour Freud, l’interprétation s’arrête là. À partir d’un échange de parole, Freud a procédé en décomposant cette parole en éléments qu’il peut alors déplacer, replacer, inclure ou exclure de différents contextes. Cela est donc devenu une écriture (comme une lettre anonyme) régie par l’homophonie, la grammaire et la logique (note 1, p. 51). Pour Freud il s’agit de traduire un message chiffré « qui est renvoyé au sujet sous sa forme inversée (déchiffré) » (Jacques-Alain Miller). Freud s’arrête là : vous vous refusez à Mr K. au nom de votre père présent en chacun de vos symptômes. Dora, lacanienne, a un tour d’avance sur Freud et fait apercevoir que, là où Freud dit il y a Mr K. (p. 67), sa construction, son nouage RSI (réel de la zone corporelle, imaginaire de l’identification masculine, symbolique des objets de don) peut se comprendre ainsi : l’inconscient interprète le il n’y a pas.

Éric Zuliani