La Chine et la Section Clinique de Nantes

 

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Du 29 octobre au 2 novembre 2012 : Qingdao« La phobie : un symptôme » : Formation à la clinique psychanalytique destinée aux psychiatres de l’hôpital de Qingdao, avec Christiane Alberti, Bernard Porcheret, Catherine Orsot Cochard et Alain Cochard.

Cette formation a déjà donné lieu à quatre sessions : en 2008 à Qingdao (« Les effets de la parole et du langage sur le corps ») et à Nantes (« Le traitement psychanalytique des psychoses »); en octobre 2009 à Qing Dao et à Nantes (« La dépression »); en 2010 à Qingdao et à Nantes (« Actualité des névroses »), en 2011 à Qingdao (« Le traitement par la parole ») et à Nantes (Diagnostic différentiel névrose/psychose »).

(La Région des Pays de Loire, la Municipalité de Nantes et l’Hôpital St Jacques, la Municipalité de Qingdao (Shandong) et l’Hôpital psychiatrique de Qingdao soutiennent cette formation.)

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Pourquoi la Chine ?

eoleTrois textes de la Section Clinique de Nantes

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À l’occasion de la dernière venue de nos amis psychiatres chinois à Nantes, ont été écrits trois textes, qu’a édité dans un dossier Christiane Alberti dans le bulletin électronique Uforca pour l’Université Populaire Jacques Lacan, que nous remercions de nous avoir aimablement autorisé de publier ici. Télécharger le dossier
 

Pourquoi la Chine ?

Alain Cochard

On sait que le docteur Lacan a étudié le chinois pendant la guerre et qu’il a suivi les leçons d’un éminent sinologue, le professeur Paul Demiéville. En 1971, dans Son séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant, il s’aperçoit que les éléments de culture chinoise qu’il a étudiés et manipulés durant toutes ces années, sont au plus près de ce qu’il est en train d’élaborer. « Je me suis aperçu d’une chose [dit-il] c’est que, peut-être, je ne suis lacanien que parce que j’ai fait du chinois autrefois. »(…) Télécharger le dossier

Les fleurs et les fruits de la psychanalyse

Rencontre avec Zhang yong Dong, Wang Guanjun, Feng Yufang, Jing Yanling, Tian bo, venus de Qingdao.
Entretien réalisé par Fouzia Liget. Traduction de Yeqing Zhang Vivrel.

Vous êtes psychiatres, praticiens hospitaliers à Qingdao dans la province du Shandong, et vous venez en France pour suivre un séminaire de formation à la clinique psychanalytique. Vous suivez ce séminaire depuis deux ans. Qu’en attendez-vous ? (…) Télécharger le dossier

 

 

« Il y a trop d’eau dans son nom »

Jean-Louis Gault

Un soir d’automne à Pékin, madame L. nous fit partager sa découverte de l’inconscient. Nous venions de faire connaissance, notre interlocutrice, professeur de langue et de littérature françaises à l’université de la capitale chinoise, nous avait invités à la rejoindre dans un petit restaurant tout près de chez elle. Mme L. avait passé plusieurs années à Paris pour préparer sa thèse consacrée à un grand écrivain français. Elle y avait acquis une grande aisance dans le maniement de la langue. (…) Télécharger le dossier

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2011 : Shanghaï et Nankin

11-10_chine_ecrits_lacan_200px« LACAN EST GEILI » –  拉康很给力
Catherine Orsot-Cochard

On rêve d’avoir les moyens de vivre à New York, mais qui rêve d’habiter à Shanghai ? Vingt-deux millions d’habitants. Des milliers de tours. Un gigantisme monstrueux. Pourtant quelques jours à Shanghai, et tout à coup, rentrer en France, traverser une campagne sans âme qui vive, n’apercevoir personne à travers les fenêtres éclairées d’un train, voilà qui est presque plus inquiétant que la démesure des villes chinoises. Que s’est-il passé ? Où sont-ils ? N’y a-t-il plus personne ici ? (…) Télécharger la suite.

(Image : les Écrits de Lacan traduits en chinois par le Pr. Chu Xiaoquan annotés par un étudiant.)

11-10_chine_professeur_chu_200pxAPRÈS SHANGHAÏ – 上海 -, NANJING – 南京
Alain Cochard

Nanjing, Nankin pour les Français – capitale du sud pour les Chinois, où le 1er janvier 1912, Sun Yat-sen prêta serment et proclama la fondation de la République de Chine –, tenait à recevoir les psychanalyses venus tout spécialement de France pour leur parler de l’enseignement de Lacan.

Enseignement qu’ils connaissent car leurs professeurs ont eux-mêmes été marqués par leur rencontre avec les textes de Lacan et ils transmettent leur enthousiasme à leurs étudiants. Ces professeurs sont linguistes, philosophes, professeurs d’esthétique, mais aussi médecins. (…) Télécharger la suite.

(Image : Deux étudiants discutent avec le Pr. Chu Xiaoquan de sa traduction des Écrits de Lacan.)

Chronique chinoise

Quatre présentations cliniques de Jean-Louis Gault au séminaire de psychanalyse à Qingdao, province du Shandong, Chine.

11-11_chine_plage_tsintao_200pxChronique chinoise – 1 : Les deux voies de la parole

Hôpital psychiatrique de Qingdao, province du Shandong, Chine.

Lundi 24 octobre, 9 heures, le Dr. Zhang Shao Li, une psychiatre de l’établissement, présente l’observation d’un de ses patients, Mr. L., qu’elle souhaite que nous rencontrions.  (…) lire la suite

11-11_chine_mariageChronique chinoise – 2 : « Ceci est une canne »

Hôpital psychiatrique de Qingdao, province du Shandong, Chine.

La patiente rencontrée le mardi 25 octobre était présentée par son médecin, le Dr Dong Jicheng. Il s’agissait d’une jeune femme de 22 ans, suivie dans le service depuis trois ans.  (…) lire la suite

 

11-11_chine-gault3_papierChronique chinoise – 3 : Mè phunai

Nous poursuivons cet exposé des leçons extraites de notre expérience clinique chinoise par le cas d’un patient présenté vendredi 28 octobre, par sa psychiatre le Dr. Li Jing.

Cet homme âgé de 28 ans est originaire d’une province du sud de la Chine, le Fujian, situé à plusieurs milliers de kilomètres de Qingdao. (…) lire la suite

11-12-07_chine_image_monstre_200pxChronique chinoise – 4 : Mystère de l’incarnation

La névrose obsessionnelle, avec ses rituels, a pu être considérée par Freud comme une sorte de religion privée. Une patiente schizophrène, alors âgée de 23 ans, rencontrée à l’hôpital psychiatrique de Qingdao, avait elle, développé une véritable hérésie privée. (…) Lire la suite

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Le Champ freudien en Chine

12-01_chine_aeroport_400pxConquête du champ freudien, la Chine…
Interview de Catherine Orsot Cochard et d’Alain Cochard
par Dominique Carpentier [1]

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Tribulations de lacaniens en Chine, ou comment dans ce désert de la psychanalyse, depuis sept ans, patiemment des graines lacaniennes ont été plantées et commencent à y porter leurs fruits.

La Lettre mensuelle : D’où vient ce projet de lien avec la Chine, son origine ?

Alain Cochard : Notre premier voyage en Chine en 2002 a été une rencontre avec un pays dans lequel était palpable une énergie créatrice. C’est au deuxième voyage qu’est né, pour moi, le désir de participer à cet élan créatif, à ce monde en mouvement, éveillant la volonté de ne pas rester dans la confortable, mais stérile, position de spectateur qui fut un temps la mienne. Était-ce là désir impossible ? Désir qu’on caresse et qui déjà nourrit les regrets des occasions manquées et la nostalgie de ce moment où pour un peu ça aurait pu avoir lieu ? L’analyse avait produit ses effets et avait levé le manteau de la modestie. Je n’étais plus tout à fait celui qui sait rester à sa place en se couvrant de la lourde étoffe de l’inhibition. Ce n’était donc pas impossible. Mais alors, comment agir pour aller sur la voie de ce désir ? Il aura fallu peu de temps pour s’apercevoir que la seule chose qui serait mise en jeu ne pouvait être que notre rapport à la psychanalyse, que notre désir de transmettre ce que la psychanalyse nous apprend. Donner envie de lire Freud et Lacan.

Catherine Orsot Cochard : L’idée d’amener Lacan en Chine n’est pas tombée du ciel, sauf à entendre par là les lois du Ciel, au sens des lois du langage. Parler de ce projet de lien avec la Chine pourrait consister à dire qu’ayant eu connaissance de l’implantation en Chine de l’IPA et de divers groupes lacaniens, nous avons voulu que l’orientation lacanienne y soit également représentée et que pour atteindre cet objectif, nous n’avons pas ménagé nos efforts.
12-01_chine_chengEn ce qui me concerne, ce projet a trouvé sa force au carrefour de coordonnées présentes et passées. J’assistais au Séminaire de Lacan le jour où il invita son auditoire à s’inspirer de L’écriture poétique chinoise. François Cheng était alors l’un de mes professeurs aux Langues O. J’ignorais qu’il avait travaillé avec Lacan. J’avais hâte de lui apprendre l’incroyable nouvelle : Lacan avait cité son livre en exemple !
Quelques trois décennies plus tard, dans l’élan soulevé par l’idée d’introduire Lacan en Chine, il est apparu que s’était ébauché, ce jour-là, un nouage qui resurgissait, s’animant d’autres contingences dans lesquelles quelques signifiants, comme ce « chinoise » qui m’avait été accolé dans l’enfance, trouvaient leur place. Et dans cette première rencontre in vivo avec la Chine, le plus frappant, c’était une capacité d’invention en dépit du régime autoritaire en place, et une énergie, ressenties nulle part ailleurs, en accord avec un nouveau mode d’être, qui trouvait sa mesure dans la démesure de ce pays.

A. C. : Je m’aperçois après-coup que j’ai fait tout cela comme un travail d’écriture. Je m’explique : mon analyse m’avait débarqué, après un long et laborieux voyage sur le rivage de l’écriture. Après l’image, après la pensée, après la parole bavarde, vaine et souvent vide, la possibilité d’écrire, débarrassé des doutes, des préalables et des vérifications exténuantes imposées par la culpabilité. J’avais éprouvé qu’écrire, c’était manier des éléments logiques, matériels et concrets, et que de leur combinaison pouvait surgir quelque chose qui n’était pas là avant, que la pensé seule n’aurait pas pu produire.
Premier élément concret : Lacan et la Chine. Lacan qui dit s’être toujours intéressé à la culture et à l’écriture chinoise. Les références sont nombreuses dans ses Séminaires et ses Écrits, mais ces références sont peu commentées. La voie n’était pas déjà tracée, raison supplémentaire pour s’y engager. Première page à écrire : rencontrer des personnes susceptibles de recevoir l’enseignement de Lacan. Une université à Pékin, où enseigne un professeur chinois de nos connaissances, nous ouvre ses portes pour y faire des conférences. À partir de ce premier pas, d’autres ont été possibles, qui ne l’auraient pas été si cette première page n’avait pas été écrite.

12-01_chine_mao_400pxL. M. : Comment et avec quels contacts avez vous travaillé ce lien avec ce pays, la Chine, dont on connaît la politique, ouverte sur le monde capitaliste, mais sous un régime qui reste répressif…

C. O. C. : De nos premiers voyages, sans plan préétabli, au gré des rencontres, à chercher notre chemin, à accepter de perdre nos repères, nous avons acquis un certain savoir sur la manière dont se nouent les relations, dont la confiance peut ou non s’installer, de ce qu’on peut attendre ou pas. Il n’y a pas de stratégie standard, mais vouloir passer en force, ne pas s’appuyer sur des liens amicaux yǒuyì 友谊,c’est l’échec assuré. En Chine, on ne trahit pas un ami péngyou 朋友. La culture de la parole est très importante. Il faut accepter de passer du temps, et en avoir le goût. L’amitié nous a d’ailleurs ouvert les premières portes, puisque c’est par François Cheng que nous avons eu les coordonnées d’un écrivain à Pékin, qui avait été un de mes professeurs aux Langues O. Dans les échanges avec des intellectuels chinois, ou tout simplement dans le rayon des sciences humaines des librairies, nous avons pu mesurer l’intérêt croissant pour l’enseignement de Lacan.
12-01_chine_ouvriers_400pxA. C. : Au détour des rencontres, de l’imprévu saisi au vol, des échecs et des réussites, une évidence se forge, surprenante : des intellectuels en Chine ont été marqués par la lecture de Lacan. Alors nous avons à cœur de ne pas laisser cet héritage en friche. Nous ne voulons pas accepter l’idée que la Chine se réinvente sans le grain de sable de la psychanalyse. Constatant ce désir de psychanalyse et singulièrement de Lacan, un enthousiasme débordant nous a poussé à traverser la Chine du nord au sud, de Pékin à Canton en passant par Qingdao et Shanghai. Sept années à tisser des liens, créer un réseau, faire des exposés. Dès le départ, une stratégie en trois points se dessine : pour faire vivre l’enseignement de Lacan en Chine, il faut toucher les intellectuels, les cliniciens, et faire traduire ses Écrits et les Séminaires. Nous œuvrons dans ces trois directions.

L. M. : Le champ freudien, l’ECF, comment et qui structure ce nouveau ?

12-01_chine_qingdao_400pxC. O. C. : Ce projet, Lacan en Chine, cela voulait dire pour nous l’École de la Cause freudienne. À chaque avancée décisive, nous avons tenu à informer Jacques-Alain Miller et nous avons fait appel à un membre de l’École, que ce soit lors d’une première intervention dans une université à Pékin, ou lorsque le directeur de l’hôpital psychiatrique de Qindgao a accepté de nous rencontrer. Depuis quatre ans, Jean-Louis Gault est le pilier sur lequel repose la formation à la clinique psychanalytique mise en place à l’hôpital psychiatrique de Qingdao, et cofinancée par le Conseil régional des Pays de Loire, la Mairie de Nantes, et l’hôpital psychiatrique de Qingdao, en partenariat avec l’hôpital Saint Jacques et la Section clinique de Nantes. Ses présentations de malade, publiées dans Lacan Quotidien donnent une idée de son talent à entrer dans la langue de chacun pour faire résonner la langue lacanienne.

Grâce au réseau guānxi 关系 mis en place de Pékin à Canton, et avec le concours du Pr Gao Xuanyang, président de l’Institut des cultures européennes à l’université Jiaotong, et du Pr Chu Xiaoquan, traducteur des Écrits, nous avons pu organiser, au mois de septembre 2011, le premier colloque Jacques Lacan qui s’est tenu à Shanghai, où sont intervenus trois membres de l’École de la Cause freudienne : Christiane Alberti, Guy Briole et Jean-Louis Gault ☐

[1] Cet entretien est paru dans la lettre mensuelle, Revue des ACF n°304, janvier 2012.

Chine 2012

Bien passé !
Impression de voyage d’un AE en Chine
Par Bernard Porcheret (1)
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Là-bas, en Chine, à l’Est, le soleil se lève sur la Mer Jaune, sept heures avant chez moi. Il y a deux ans, lors de mon premier voyage à Qingdao, le matin, très tôt, j’ai vu un chanteur d’opéra faire ses vocalises sur l’esplanade longeant la mer. J’entends encore sa voix. Tel un pianiste, chaque matin, il fait ses gammes. Un psychanalyste a-t-il des gammes à faire ?
Ce matin je ne vois pas la mer et son horizon. La ville s’est densifiée. Le temps pour se rendre à l’hôpital s’est considérablement allongé, me dit-on. Il a fallu s’en rapprocher. La ville est une forêt d’immeubles, avec de jeunes pousses un peu partout. Je suis une poussière dans un écrin design, au vingtième étage d’un hôtel pour hommes d’affaires. Suis-je venu pour traiter des affaires ?
12-01_chine_aeroport_400pxBien passé !
 
Impression de voyage d’un AE en Chine
 
par Bernard Porcheret
 
Là-bas, en Chine, à l’Est, le soleil se lève sur la Mer Jaune, sept heures avant chez moi. Il y a deux ans, lors de mon premier voyage à Qingdao, le matin, très tôt, j’ai vu un chanteur d’opéra faire ses vocalises sur l’esplanade longeant la mer. J’entends encore sa voix. Tel un pianiste, chaque matin, il fait ses gammes. Un psychanalyste a-t-il des gammes à faire ?
 
Ce matin je ne vois pas la mer et son horizon. La ville s’est densifiée. Le temps pour se rendre à l’hôpital s’est considérablement allongé, me dit-on. Il a fallu s’en rapprocher. La ville est une forêt d’immeubles, avec de jeunes pousses un peu partout. Je suis une poussière dans un écrin design, au vingtième étage d’un hôtel pour hommes d’affaires. Suis-je venu pour traiter des affaires ? (…) lire la suite.
 
Lacan from Qingdao
 
par Christiane Alberti
 
Qingdao, sur les bords de la mer jaune, au matin. J’y viens pour la première fois. Une présentation de patient va bientôt commencer au Mental Health Hospital. Je m’assieds à la table autour de laquelle sont installées une trentaine de personnes. Ce sont les psychiatres, internes et infirmiers du service qui nous accueille. Nous attendons l’arrivée du patient. Je suis tout à coup prise d’émotion, saisie, de me trouver là parmi cette petite foule de visages attentifs, silencieux et seuls, un rien intimidés. (…) lire la suite
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Lacan from Qingdao

chine_qingdao_jonqueLacan from Qingdao

 

par Christiane Alberti [1]

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Qingdao, sur les bords de la mer jaune, au matin. J’y viens pour la première fois. Une présentation de patient va bientôt commencer au Mental Health Hospital. Je m’assieds à la table autour de laquelle sont installées une trentaine de personnes. Ce sont les psychiatres, internes et infirmiers du service qui nous accueille. Nous attendons l’arrivée du patient. Je suis tout à coup prise d’émotion, saisie, de me trouver là parmi cette petite foule de visages attentifs, silencieux et seuls, un rien intimidés.

Jusqu’à l’extrême de sa vie, Lacan s’est rendu régulièrement à l’hôpital, pour s’y entretenir avec un patient, devant un auditoire d’élèves[2]. Il y a si longtemps et si loin d’ici. Ce matin, c’est ici et c’est maintenant. Ainsi, il se pourrait qu’au pays de la puissance du nombre, du règne des choses, de la transformation insensée, de la folie du marché, de l’expertise généralisée, que quiconque éprouve à l’instant même où il foule le sol chinois, il se pourrait donc que pour cette assistance silencieuse, pour ceux qui sont devenus nos amis[3], la parole d’un patient soit le bien le plus précieux. C’est saisissant, oui, quand il n’est pas si sûr que la civilisation des choses globalisée, ici portée à son comble, soit un lieu pour les parlêtres.

Monsieur W., hospitalisé pour la première fois à l’âge de soixante-dix ans, me l’a si bien dit : « Le genre de personnes comme nous sont inutiles, on n’arrive même pas à bien dormir…. (…). L’effet négatif que j’ai éprouvé sur mon corps, j’ai souffert de ça, même vous, vous ne pouvez imaginer ces difficultés, personne ne peut l’imaginer ».

La Chine, c’est le nombre. Le nombre comme donnée non mineure, qui indéniablement transforme tout. Ainsi à Qingdao, une de ces petites villes chinoises de neuf millions d’habitants, est-il si évident de considérer que nous sommes des êtres incommensurables et insubstituables ? Si évident d’opter pour la clinique de l’Un-tout-seul ?

chine_texte_chinoisAu long de cette semaine de travail, j’ai aimé que chaque matin un médecin nous lise ses notes, juste avant l’arrivée du patient, notes où étaient manuscrites les questions issues d’un lieu de soin où l’on a le souci des patient. Elles disent que ces médecins sont engagés au jour le jour dans l’aventure qui les met aux prises avec un destin singulier. Les belles lettres chinoises nous présentaient le patient sur une demi-page à peine : pas vraiment l’anamnèse, ni une histoire clinique, mais la particularité du cas au travers de menus faits, d’un détail, d’un souvenir d’enfance, de vétilles qui n’ont pas de sens. Tel cet homme qui se souvient du bout d’étoffe dont il s’était revêtu en guise de vêtement, tant il avait froid enfant. Ou bien ce jeune étudiant qui jamais ne s’est fait à sa langue maternelle et se sent davantage chez lui lorsqu’il parle anglais. Ce qu’il fera spontanément durant l’entretien, comme il lui vient de s’adresser directement à moi sans en passer par une traduction.

Plus d’une fois, m’entretenant avec un patient, j’ai oublié que la traductrice était là. Ce qui se dit, par-delà le français, le chinois, touche le sujet là où il existe vraiment, c’est-à-dire en son registre pulsionnel. Lalangue, sans doute la seule affaire commune entre les êtres parlants, ne se communique pas mais s’écrit. Le français comme le chinois, pour des raisons différentes certes, semblent faits pour ça.

Je mesure ma chance d’être là ! Embarquée dans cette expérience d’un petit groupe, toute occupée de la fonction de la parole, d’un rapport unique à la vérité tel que Lacan l’a enseigné à ses élèves. Son dessein dans les présentations n’était autre que « celui d’interroger la clinique à sa naissance recommencée, sur cette ligne frontalière inconcevable entre une psychiatrie naufragée et la psychanalyse dont l’application comme traitement ne se conçoit que par les paroles prononcées ou entendues par tel ou tel sujet »[4]

Oui, quelle chance d’être là à un commencement. Une naissance recommencée.


[1] Paru dans Lacan Quotidien n°258, le 5 décembre 2012.

[2] Cf. Miller J.-A., « Enseignements de la présentation de malades », La Conversation d’Arcachon, Paris, Agalma éditeur, 1997.

[3] Au fil de ces cinq dernières années, Catherine et Alain Cochard, Jean-Louis Gault, Bernard Porcheret ont tissé ces liens freudiens avec nos collègues de Qingdao. Lire à ce sujet le Bulletin Uforca spécial Chine (mars 2010) et l’article de Bernard Porcheret « Bien passé ! », paru dans Lacan quotidien n°249.

[4] Lazarus-Matet, C., Leguil, F., « Lacan à Sainte-Anne », Qui sont vos psychanalystes ?, Paris, Seuil, 2002, p. 525.

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Bien passé !

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Bien passé !
Impression de voyage d’un AE en Chine

Par Bernard Porcheret (1)
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Là-bas, en Chine, à l’Est, le soleil se lève sur la Mer Jaune, sept heures avant chez moi. Il y a deux ans, lors de mon premier voyage à Qingdao, le matin, très tôt, j’ai vu un chanteur d’opéra faire ses vocalises sur l’esplanade longeant la mer. J’entends encore sa voix. Tel un pianiste, chaque matin, il fait ses gammes. Un psychanalyste a-t-il des gammes à faire ?

Ce matin je ne vois pas la mer et son horizon. La ville s’est densifiée. Le temps pour se rendre à l’hôpital s’est considérablement allongé, me dit-on. Il a fallu s’en rapprocher. La ville est une forêt d’immeubles, avec de jeunes pousses un peu partout. Je suis une poussière dans un écrin design, au vingtième étage d’un hôtel pour hommes d’affaires. Suis-je venu pour traiter des affaires ?

Aujourd’hui, à deux kilomètres du rivage, on ne construit plus à moins de quarante cinq étages. L’enfant que j’étais, fasciné par les travaux de construction, se serait épuisé à compter les grues et les pelleteuses. Au bas de l’hôtel, sur le parvis, les automobiles allemandes et italiennes de prestige disputent sa place au minicar de l’hôpital psychiatrique. Ce dernier nous attend. Nous sommes vendredi, dernier jour. Qu’est-ce que je fais ici ?

Embouteillages, huit millions d’habitants se croisent. Des piétons presque tranquilles entre les voitures, des vélos, des camions polluants, et plus loin, sur le côté, un vrai marché où il me tarde de pouvoir me rendre. Nous y allons après le déjeuner. Il me faut marcher pour répondre à la question qui me taraude depuis ce matin : Que vais-je bien pouvoir dire cet après-midi aux psychiatres chinois ? Au milieu des senteurs d’épices, je me dis que je vais faire confiance à mon
énonciation !

Une difficulté majeure a marqué notre semaine. Notre première interprète, le lundi, se montre vivante, intelligente. Libérée de tout problème technique de traduction, elle mord le matériau signifiant avec une telle pertinence que la transmission des propos du patient, ceux des collègues chinois, et les nôtres, se fait avec aisance. Paradoxalement, son mode de présence la fait oublier en tant qu’interprète. Le mardi et le mercredi, nous n’avons pas cette chance, la seconde interprète est un obstacle technique, et, sa personne même, un souci pendant la conversation avec les patients. Une troisième interprète, requise in extrémis, se révèle aussi brillante que la première. Je ne pouvais envisager de témoigner d’une analyse et de sa passe résolutive avec la seconde.

Dans l’élan de ma nomination comme analyste de l’Ecole, en annonçant le programme au début de la semaine, j’ai dit que le vendredi après-midi, je parlerai à partir de mon témoignage. Le thème choisi de la phobie, avec pour texte de référence Le Petit Hans, se prête bien à décliner comment tel ou tel sujet traite cette rencontre traumatique du langage et du corps vivant. L’Ecole ne m’autorise-t-elle pas à enseigner à partir de ce que ma propre analyse m’a appris et va m’apprendre encore ! J’ai choisi comme thème la racine corporelle du symptôme. Est-ce bien approprié cependant ?

Quatre présentations de malades ont déjà eu lieu, longuement commentées et questionnées. Quatre matinées et deux après-midi pour quatre cas de psychoses ordinaires. Deux après-midi de cours ont été consacrés à la phobie du Petit Hans, texte de Freud traduit en chinois. Il a été lu par deux ou trois psychiatres, me dit-on. Est-il donc introuvable ? On ne lit plus en Chine, confie notre dernière
interprète !

Comment transmettre le goût pour la psychanalyse, faire de celle-ci une pratique enthousiasmante et un savoir vivant ? Enseigner à ses risques et périls n’est pas une vaine expression, le coût est parfois douloureux, et peut reconduire l’enseignant en analyse. Lacan enseignait dans une position d’analysant, c’est-à-dire à partir de son propre rapport au trou dans l’Autre. Comment transmettre un savoir théorique sans en faire un savoir mort ? Cette question est portée au paradigme lorsqu’on enseigne en Chine. La nécessité de l’orientation théorique doit découler du commentaire du cas. Certes elle est présente déjà dans la direction de l’entretien avec le patient, mais il faut rendre compte clairement de l’appui pris sur quelques traits pertinents. Par exemple, le patient déroule-t-il un roman familial, hystorise-t-il sa vie ? Autre exemple : qu’est-ce qui fait événement pour un sujet ? Un évènement survient dans sa vie, en fait-il seulement le constat, ou tente-t-il de l’articuler comme un moment causal ?

Ces deux points sont soulevés avec talent tout au long de la semaine par mon amie Christiane Alberti. Elle les reprend le vendredi matin en développant avec beaucoup de simplicité le thème de la peur et de la phobie dans les névroses et les psychoses. Les termes clairs et précis de l’exposé pourraient passer à tort pour simplistes dans notre milieu élargi. Ce serait méconnaître l’articulation clinique précieuse qui l’anime. Je ne suis pas blasé mais enthousiaste, je prends de nombreuses notes. Je décide donc de m’appuyer sur ces deux points pour développer le cas clinique de l’AE.

Comment débuter mon propos ? Nous en sommes à la cinquième année d’enseignement avec les psychiatres chinois, à Qingdao et à Nantes. La section clinique de Nantes en a la responsabilité. L’IPA est présente en Chine depuis de nombreuses années, leurs membres allemands et norvégiens proposent des formations réglées, certifiantes, au terme d’un cursus établi. Elles sont financées par les institutions et les chinois eux- mêmes. Or les subventions que les collectivités locales françaises nous attribuent pour nous rendre en Chine, et, à Nantes accueillir les psychiatres chinois, se sont effondrées. Nous devons passer à la vitesse supérieure si nous voulons durer. Cela reste à construire.

Je commence donc, ce vendredi après-midi, par parler de la formation des analystes, avec ses trois piliers : analyse personnelle, enseignement clinique et théorique, et contrôle. Anecdote significative, le premier point étonne notre jeune, vive et talentueuse interprète. Elle a du mal à se débarrasser du modèle strictement universitaire, et à imaginer que le praticien est d’abord un patient qui fait une analyse avec un autre analyste. Comment un praticien pourrait-il être malade, s’indigne-t-elle, entre deux phrases traduites. Je dois la rassurer sur ce point, il y a des degrés dans la maladie. Au fond, l’idée pour nous va de soi, au-delà de données techniques, de faire de ces trois piliers une exigence éthique. Pourtant, du rivage de la Mer Jaune, une question insiste avec un poids nouveau : ces trois points sont-ils mis en pratique dans le Champ Freudien avec autant d’évidence ? N’ai-je pas moi-même souvent reculé devant le réel en jeu dans mon existence, devant l’itération implacable d’un événement de corps, et tardé à reprendre mon analyse ! Nul reproche à quiconque de ne pas s’avancer vers ce trou dans l’Autre. Il convient en effet d’être prudent. De même qu’il n’y a pas de logiciel sexuel, il n’y a pas de programme analytique. En revanche, c’est à l’Ecole de savoir quels membres elle veut pour travailler à rendre le discours psychanalytique présent et vivant dans nos sociétés.

Notre interprète me donne ainsi l’occasion d’embrayer sur ma propre analyse. Devant nos collègues chinois, je prends une garantie supplémentaire pour ne pas risquer d’apparaître impudique : je vais parler de mon analyse comme s’il s’agissait de celle d’un collègue AE. Cette trouvaille faite une heure avant, encore au milieu des épices, libère le rapport que j’ai alors à ma propre parole. Un dire se met en acte, j‘y engage ma voix, mon énonciation s’embraye et soutient ma parole. Notre interprète est très sensible à l’équivoque signifiante et au jeu sur les mots, ce qui ne va pas sans humour. Son visage accuse le coup quand, dans le déroulement de la cure, l’expression l’homme-tombe est amenée par un rêve. Quand ensuite est évoquée la chute du signifiant croque-mort, son regard traduit l’impact réel de son itération manifeste.

Nos collègues chinois sont des cliniciens avertis, ils se montrent très attentifs au déroulement de ce long parcours analytique. Ils sont curieux de la psychanalyse. Même s’ils ne sont pas encore en analyse, ils ne sont pas sans savoir ce dont il est question. Roman familial, fantasme, le symptôme et sa grammaire, son ravinement sur le corps, son os, l’événement traumatique et son itération ; enfin, l’invention conclusive et une satisfaction apaisée. Je suis surpris, étonné, les mots se sont trouvés. Quelque chose de la Chose s’est transmis, est passé.

Une collègue AE, après mon premier témoignage aux journées d’études de l’ECF, m’avait écrit un court mail qui m’avait touché. Son objet ? Bien passé ! Là-bas, en Chine, à l’Est, le soleil se lève sur la Mer Jaune, sept heures avant chez nous. Il faut y retourner.

(1) Paru dans Lacan Quotidien n°249, le 14 novembre 2012.

Chronique chinoise – 4

11-12-07_chine_image_monstre_200pxChronique chinoise – 4

Jean-Louis Gault

Mystère de l’incarnation [1]


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La névrose obsessionnelle, avec ses rituels, a pu être considérée par Freud comme une sorte de religion privée. Une patiente schizophrène, alors âgée de 23 ans, rencontrée à l’hôpital psychiatrique de Qingdao, avait elle, développé une véritable hérésie privée. Quand la malade est chinoise et chrétienne, qu’une psychiatre présente dans l’assistance, se réclamant elle-même de la foi chrétienne, intervient, au nom d’une stricte orthodoxie évangélique, pour stigmatiser cette fausse doctrine, tous les éléments sont réunis, d’une discussion originale où la théologie rejoint la clinique. Cette occasion nous fut donnée à l’automne 2009, lors du séminaire annuel qui avait lieu dans cette ville.

La patiente avait demandé à assister à la présentation que sa psychiatre, le Dr. Han Yang, faisait de l’histoire de sa maladie. Elle était légèrement hypomane et était intervenue à plusieurs reprises pour ponctuer, à chaque fois d’une note ironique, la narration de son médecin. La maladie avait commencé en juillet 2003. Le premier vécu délirant était apparu dans le contexte d’une fièvre intense. Elle avait la sensation que les autres voulaient agir sur elle pour la contrôler et la commander. Elle entendait des propos injurieux que des camarades tenaient sur son compte. Pendant les cinq années qui venaient de s’écouler son état avait connu des périodes d’accalmies et de crises, que le traitement neuroleptique n’avait pas réussi à stabiliser. Actuellement, elle confie à son médecin que des voisins, des camarades, ont le pouvoir de voir son corps. Quand elle est sous la douche, elle a l’impression que quelqu’un s’introduit auprès d’elle et touche ses parties intimes. Elle espère que Dieu viendra un jour pour la sauver. Elle attend de lui qu’il change son apparence, pour la rendre plus belle.
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Au cours de l’entretien elle commente ses hallucinations. Elle entend des gens qui se trouvent à distance, cela passe par son cerveau, ce sont des insultes. Déjà, ajoute-t-elle, quand elle était petite les gens étaient méchants avec elle. C’est au mois d’août 2004 qu’elle a entendu pour la première fois un camarade dire « je connais ton secret ». Un secret qu’elle-même n’avait jamais confié à personne. A la fin de l’année de ses 15 ans, elle avait raté le concours d’entrée dans un lycée de son choix, et avait atterri dans un établissement médiocre qu’elle méprisait. Cet échec l’avait laissée déprimée et dépitée. Elle pense encore aujourd’hui que c’est une punition de Dieu, ou plus exactement que c’est un châtiment qui émane de Jésus Christ.
C’est une tante, la sœur ainée de son père, qui lui a fait découvrir le message chrétien. Quand elle avait 5 ans celle-ci lui avait parlé de Jésus et lui avait offert une bible, qu’elle a conservée jusqu’à aujourd’hui. Elle l’emmenait très souvent dans les églises de Qingdao. Sa mère aussi partage la foi chrétienne, son père ne se déclare d’aucune religion. Suivant la législation en vigueur en Chine, il lui fallait atteindre l’âge de sa majorité, 18 ans, pour pouvoir demander le baptême, mais à ce moment là, après son échec au concours et les premiers signes de la maladie, elle s’était détournée de Jésus. Comme elle n’a rien fait qui puisse offenser Dieu, elle pense que son malheur vient du Christ. C’est parce qu’elle ne croit pas au fils, dit-elle, qu’elle a été punie.
Elle fait une différence entre Dieu et Jésus-Christ. Elle pense que ce sont deux personnes différentes. Elle en est venue à cette conclusion après les expériences qu’elle a eues au cours de la prière. Quand elle s’adresse à Dieu et lui demande aide et grâce elle est exaucée. Elle se sent apaisée et en accord avec elle-même. Par contre à chaque fois qu’elle prie Jésus, elle en éprouve un grand désordre et ressent excitation et colère. Dès lors elle a entrepris de le repousser. Elle blasphème et outrage sa personne en le couvrant d’injures. Elle lui crie : « Jésus tu n’es pas Dieu. Tu n’as pas le droit de t’occuper de mes affaires ». Elle utilise des insultes, comme celles qui sont communes aux Chinois, mais qu’elle ne veut pas répéter ici.
Le conflit avec Jésus est apparu au décours de ses 15 ans. Jusque-là, elle avait dans sa chambre une image pieuse qui représentait le Christ dans les bras de Marie, et elle parlait avec lui chaque jour. Mais à dire vrai, elle ne s’est jamais beaucoup intéressée à l’histoire de Jésus. Avant tout elle croit en Dieu. Dieu est amour et il est le seul.
A 18 ans, en juillet 2004, quand elle est allée retirer son diplôme de baccalauréat, elle a croisé un couple, un garçon et une fille, devant l’entrée du lycée. Elle a entendu le garçon dire ceci à son amie : « voilà un corps tout nu ». Elle en est certaine c’est d’elle-même qu’il parlait. Elle ne pense pas que c’était une hallucination. Elle avait eu une expérience étrange le 1er janvier 2004, quand elle avait découvert qu’elle entendait les voix de gens qui habitaient un autre quartier que le sien. C’est en juillet 2003 qu’elle avait eu une forte fièvre, et que les premières hallucinations étaient apparues. Jusqu’à l’âge de 15 ans tout était normal, dit-elle.
Elle vit chez ses parents et n’a pas de fréquentation en dehors des membres de sa famille. Elle parle peu avec son père, qui est un homme distant et souvent de mauvaise humeur. Elle s’entend bien avec sa mère, qui lui a appris, dit-elle, « comment être un être humain ». Elle n’a pas de petit ami et n’a jamais été amoureuse. Il est arrivé qu’elle plaise à des garçons, mais elle ne ressentait rien pour eux. Elle est amoureuse de Dieu. Elle l’adore et le lui dit. Seul Dieu a le pouvoir de la sauver. Elle le prend pour Père. Il est Dieu et père. La patiente introduit ici un mot de son cru, fushen, 付神, fu, 付, « le père », et shen, 神, « Dieu ». Alors que l’expression reçue pour « Dieu le père » est tianfu, 天父, « le père du ciel ».
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Au cours de la discussion qui a suivi cet entretien, un participant s’est étonné qu’on ait autant questionné la patiente à propos de Dieu et de Jésus Christ, sans beaucoup s’étendre sur ses relations avec ses parents. Un autre se demandait si ce n’était pas la colère à l’endroit de la mère qui s’était reportée sur la personne du Christ. À quoi il fut répondu que le monde subjectif de la patiente s’était bâti sur les deux figures de Dieu et du Christ, qui étaient venues s’inscrire à la place du couple attendu du père et de la mère.
Son père est lointain et elle parle peu avec lui. Elle poursuit par contre un dialogue avec sa mère qui lui a appris à être un « être humain ». Mais cette interlocution rencontre sa limite quand elle est confrontée à la question sexuelle. C’est ce qui se produit quand elle croise le couple sexué du garçon et de la fille sur le chemin du lycée où elle va retirer son diplôme. Retentit alors la voix qui dit ce qu’elle est à ce moment là : « voilà un corps nu ». Le dialogue avec Jésus s’introduit pour suppléer à ce qui fait défaut dans ce que lui a transmis sa mère.
Au moment de prendre congé, dans le couloir, à la sortie de la salle où avait eu lieu l’entretien, la patiente consentira à avouer, non sans une évidente jouissance à elle-même ignorée, les mots qu’elle adresse au Christ dans ces moments où elle éprouve excitation et colère. Elle lui dit, entre autre, parce que dans ce domaine son répertoire semble assez étendu : « con de ta mère », « nique ta mère ».
Ces signifiants indiquent ce que vient désigner la figure du Christ dans cette étrange hérésie. Jésus est le nom qu’elle donne à la jouissance qui envahit son corps de femme. Mais ce corps est nu et offert à l’intrusion de l’autre quand elle est sous sa douche. Le corps dont elle parle ici est le corps comme substance jouissante, que n’enveloppe aucune image corporelle. C’est pour cela qu’il est dit « nu ». Le corps nu c’est la substance jouissante du corps, sans image. Il est nu parce qu’il n’est pas habillé par le vêtement de l’image corporelle. C’est ce qu’elle éprouve quand elle est sous la douche, où ses parties intimes ne sont pas protégées. Un corps nu est un corps dont les parties intimes sont offertes à l’Autre. C’est pourquoi elle s’adresse à Dieu pour qu’il la rende plus belle, en lui donnant une enveloppe corporelle que son amour saura faire consister.
Elle nous a expliqué, avons-nous poursuivi, qu’elle avait récusé le dogme chrétien de la consubstantialité du Père et du Fils à partir de sa double expérience corporelle dans la prière. Quand elle invoque Dieu les paroles d’amour lui donne un corps apaisé et serein. Quand s’instaure l’interlocution avec Jésus, elle est envahie par une jouissance qui la submerge dans la honte, xiuqiu, 羞怯, et l’insulte.
Nous avions relevé un autre élément qui est présent au moment de la remise du diplôme. C’est à l’instant où son corps est convoqué à la rencontre de son nom, qui sera inscrit sur le document qu’on va lui remettre, que se révèle ce que nous avons appelé « un défaut d’incarnation ». Elle n’est plus qu’un corps nu. Alors elle sollicite la tradition chrétienne qu’elle a héritée de sa tante paternelle et de sa mère. Elle s’en sert au prix d’une profonde hérésie, comme n’a pas manqué de le souligner une participante, elle-même chrétienne. La patiente a-t-elle expliqué, n’a pas compris ce qu’est le mystère de l’incarnation, où le verbe s’est fait chair. Elle a séparé Dieu et le Christ, mais en fait c’est la même chose. Elle nie la nature divine du Christ. Elle n’a pas compris non plus ce qu’est le mystère de la trinité, celui d’un Dieu « un » en trois personnes. Chez la malade il manque quelque chose.
En effet il manque quelque chose, avons-nous poursuivi, il manque ce qui lui permettrait de faire tenir ensemble, sa chair, son nom et son image. Alors elle tente de trouver une solution. Elle emprunte son matériau à la tradition chrétienne, mais elle la traite avec une ironie ravageante, où elle fait objection au mystère de l’incarnation, parce que c’est ce qu’elle vit. Elle fait appel à un Dieu « deux », à un Dieu disjoint. Elle s’appareille de ce couple étonnant de Dieu et du Christ, pour se donner un corps où loger sa jouissance.
L’on ne saurait réduire à un contenu d’apparence théologique le témoignage livré par la patiente. Il a une grande portée clinique. Le thème de l’incarnation, emprunté certes à une tradition religieuse, mérite de trouver un statut de concept dans la théorie de la clinique. C’est à ce titre que Lacan a pu l’introduire dans son enseignement, pour faire valoir que chaque parlêtre est, à sa façon, l’incarnation d’un nom dans un corps. Chaque être parlant est un verbe fait chair. Une des questions cliniques qui surgit alors est de se demander si tel signifiant en particulier, est ou non suffisamment incarné, avons-nous conclu.

{1} paru dans Lacan Quotidien n°108, le 7 décembre 2011.

chronique chinoise – 3

11-11_chine-gault3_papierChronique chinoise – 3

Jean-Louis Gault

Mè phunai [1]

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Nous poursuivons cet exposé des leçons extraites de notre expérience clinique chinoise par le cas d’un patient présenté vendredi 28 octobre, par sa psychiatre le Dr. Li Jing.

Cet homme âgé de 28 ans est originaire d’une province du sud de la Chine, le Fujian, situé à plusieurs milliers de kilomètres de Qingdao. Il est entré à l’hôpital à la mi août. Depuis une dizaine d’années il soufre d’angoisses et d’un symptôme de vérifications auxquelles il doit procéder spécialement au moment du coucher. En 1999 il a quitté son village pour aller au lycée de la ville voisine, où il est devenu pensionnaire. C’est à ce moment là que les vérifications ont commencé, il était angoissé et ne dormait plus. À son entrée à l’université les angoisses et les insomnies se sont accentuées. Avant de s’endormir il devait neutraliser toute source possible de bruit, il vérifiait qu’il avait bien éteint son portable, allant jusqu’à retirer la batterie. Il vérifiait que toutes les portes étaient bien fermées, et qu’aucun livre n’était posé sur le rebord de son bureau avec le risque de tomber pendant la nuit. Rien n’y fait. Épuisé par ses symptômes, il interrompt ses études en troisième année. Son médecin lui prescrit des antidépresseurs, son état s’améliore quelque peu. Il cherche du travail. Il fait de nombreux emplois qu’il abandonne après une semaine ou deux, parce qu’à chaque fois il est envahi par l’angoisse. Sa famille l’envoie dans un temple, mais cela n’a aucun effet. Un jour au cours d’une émission de télévision il entend parler d’un professeur de l’hôpital de Qingdao réputé pour ses succès dans le traitement des problèmes psychologiques. Il quitte sa lointaine province et vient se faire soigner ici.

Il est le dernier d’une famille de quatre enfants. Ses parents habitaient la campagne, de sorte qu’ils pouvaient échapper à la loi stricte de l’enfant unique appliquée dans les villes. En zone rurale un second enfant était toléré, mais là ils en avaient eu quatre, et lui était arrivé en dernier. Il considère qu’il n’aurait pas du naître.

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Au cours de l’entretien le patient explique que les difficultés ont commencé quand il est entré au lycée. Il était pensionnaire, ils étaient huit dans la même chambre, il était gêné par le bruit que faisaient ses camarades. Ils parlaient entre eux, et c’est cela qui l’empêchait de dormir. N’en pouvant plus il avait quitté l’internat et était venu vivre avec sa mère qui avait loué un appartement pour pouvoir l’accueillir. Là non plus ça n’allait pas, car il y avait une usine voisine où des ouvriers travaillaient et faisaient du bruit, ce qui l’empêchait de se reposer pendant la journée quand il voulait faire la sieste. À la longue la simple appréhension du bruit était devenue en elle-même une source d’angoisse. D’où les multiples vérifications auxquelles il devait procéder avant de se coucher, pour tenter de neutraliser à l’avance toute cause possible de bruit au cours de la nuit. Ce sont les bruits qui surviennent brutalement, par surprise, qui sont angoissants et l’arrachent à son sommeil. À l’université il entreprend des études d’ingénierie en robotique, mais les abandonne en dernière année.

Un épisode de sa petite enfance marquera son début dans la vie. Il avait 3 mois, il avait été confié aux soins de sa grand-mère maternelle. Il attrape un coup de chaleur, il a une très forte fièvre, il est hospitalisé, il est entre la vie et la mort. Il récupère, mais il reste de santé fragile pendant plusieurs années. À trois ans il ne pèse que 9 livres. Aujourd’hui encore il est très maigre.

Il parle lentement avec une voix mécanique et heurtée, en détachant nettement les caractères un par un. À certains moments il s’interrompt longuement, à la recherche du mot juste, que quelques fois il ne trouve pas, puis il reprend. Sa langue maternelle est un dialecte de la région de Fuzhou, voisin du Taïwanais. Il s’exprime en mandarin, mais l’interprète note certaines expressions ou tournures empruntées à son parler d’origine, dont elle ne saisit pas immédiatement le sens. À l’école primaire, il était l’objet de moqueries de la part de ses camarades à cause de son aspect chétif. Il rapporte, dans sa langue, plusieurs surnoms disgracieux, dont la traduction en mandarin donne quelque chose comme shou gu ling ding, 瘦骨伶仃soit, « maigre tas d’os ».

La déclaration de sa naissance avait elle-même été l’occasion d’une embrouille de langue et d’écriture. Dans la tradition chinoise le prénom est un syntagme élaboré par les parents qui traduit, dans la signification et l’écriture, les vœux qu’ils forment pour l’être à venir. Les parents de notre patient avaient choisi de l’appeler jian ming, 剑鸣 « cri d’oiseau aigu comme l’épée ». L’employé d’état civil, certainement peu enclin à céder aux fantaisies de ces propres à rien de paysans, avait prétendu ignorer ces caractères compliqués, et avait aussitôt collé à l’enfant le prénom approchant de jian sheng, « construire la vie », qui lui était resté.

Dès son plus jeune âge, il était facilement amoureux de ses petites camarades, mais taisait ce sentiment, qui n’était pas partagé, et il en souffrait. Une fois il s’était enhardi. C’était à l’université, il s’était inscrit dans un groupe de théâtre qui était dirigé par une étudiante. Elle lui avait demandé de préparer une pièce. Il avait écrit un morceau de théâtre humoristique sur la vie dans le campus, et avait recruté des acteurs parmi les étudiants. Petit à petit, au moment de monter la pièce, il était tombé amoureux d’elle. Elle lui plaisait parce qu’elle apparaissait comme une fille de bonne famille, bien éduquée et élégante. Il lui avait écrit et il l’appelait au téléphone, mais elle avait repoussé ses avances et devant son insistance elle l’avait menacé de l’exclure du groupe. Il en avait été très affecté et cela l’avait conduit à s’isoler dans le silence. C’est l’état dans lequel il se trouve présentement.

Il voudrait que son médecin s’adresse à lui avec des mots précis. Il se considère comme quelqu’un d’hésitant, qui n’a pas confiance en lui, c’est pour cela qu’il demande qu’on lui parle avec clarté. Il a lu ça dans un magazine. Un psychologue japonais expliquait que les patients ne guérissaient pas parce qu’on utilisait avec eux des mots au sens incertain, et conseillait la mise au point d’un vocabulaire dépourvu d’ambigüité pour les aider. Notre patient pense que c’est cela qu’il lui faudrait et c’est ce qu’il attend de son thérapeute. Il va prochainement quitter l’hôpital, pour rejoindre sa province, mais avant il voudrait passer quelque temps dans un temple, pour se ressourcer.

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La première question posée au cours de la discussion fut pour demander pourquoi on s’était autant intéressé à la vie amoureuse du patient. On répondit que dans la mesure où l’amour se situe au joint le plus intime de la relation du sujet avec la parole, ce questionnement visait ce point exquis. Le patient en avait apporté le témoignage par l’évocation des difficultés qu’il avait de déclarer ses sentiments.

Une autre question concernait la maladie qui avait failli l’emporter à l’âge de 3 mois, comment cet épisode avait-il pu avoir autant d’importance, alors qu’il était trop jeune pour en avoir gardé le souvenir ? On souligna qu’en effet il en avait eu connaissance parce que cela lui avait été raconté. Avant d’être un évènement pour lui, cela avait été un évènement pour sa mère, qui lui en avait fait la narration. Elle lui racontait qu’il avait failli mourir parce que sa grand-mère s’était mal occupée de lui. À cet instant elle avait cru perdre cet enfant, qui du coup était devenu son objet le plus précieux, sur lequel désormais elle veillerait en l’entourant de tous ses soins. Il en demeurera cet enfant couvé qu’elle protège du danger qui vient du monde extérieur.

On s’est aussi interrogé sur le statut à donner à ses symptômes de vérifications, qui avaient été rattachés au registre de l’obsession. Nous avons cédé à notre goût pour les oppositions binaires, exposées au tableau, pour mettre en valeur une répartition tranchée entre les symptômes de ce patient, et la grande appréhension obsédante de l’homme aux rats, qui faisait l’objet de l’étude de l’après-midi. Le point important dans cette clinique différentielle, avons-nous indiqué, est de situer le phénomène premier qui préside à la formation du symptôme, suivant une différenciation sommaire entre extérieur et intérieur. Notre patient est initialement confronté à un phénomène qui se produit à l’extérieur de lui-même, bruits de voix tout d’abord, avant de concerner n’importe quel type de bruit susceptible de faire effraction dans le perçu. Les vérifications viennent en second pour prévenir l’apparition des bruits. L’homme aux rats à affaire à un phénomène qui a son siège à l’intérieur de lui-même, en l’occurrence son désir, animé par la curiosité brûlante de voir le corps de femmes nues. L’obsession est un mode de défense contre ce désir qui se trouve refoulé. Chez notre patient la source du symptôme est extérieure, elle est interne pour l’homme aux rats. L’un est envahi par des bruits situés au dehors, l’autre est en proie à son désir. Cette différence topique a une incidence immédiate dans la conduite du traitement, avons-nous poursuivi. Dans le cas de l’homme aux rats, la cure analytique et l’interprétation du symptôme ouvre pour le sujet l’accès à un désir jusque là voilé. Notre patient, lui, a un accès direct au phénomène du bruit que nul voile ne recouvre. L’objectif du traitement est ici à l’opposé de celui de l’homme aux rats, puisqu’il s’agirait pour le patient d’élaborer un mode de défense contre ces voix parasites. Ici nous n’avons plus l’appui sûr du déchiffrage des symptômes tel que l’enseigne l’expérience freudienne, s’ouvre alors devant nous un champ nouveau d’investigation où les solutions singulières du patient trouvent leur place.

 

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En conclusion, nous avons voulu restituer la trame dramatique qui gouvernait la vie de notre patient, en une fantaisie susceptible d’en livrer le noyau de vérité. Ses parents avaient choisi de le prénommer jian ming, où ming est le caractère du cri de l’oiseau. Il nous est alors revenu un proverbe chinois qu’on nous avait raconté peu auparavant. C’est l’histoire d’un oiseau, seul au milieu de la forêt parmi les autres oiseaux que l’on entend tous chanter. Lui on ignore qu’il existe parce qu’il est trop timide pour chanter. Un jour survient un grand danger, alors il arrachera de sa gorge un cri puissant qui alertera les autres oiseaux. De ce jour il sera le plus connu des oiseaux. Notre patient est cet oiseau, mais il n’a pas crié. Il n’a pas pu assumer son vrai prénom et il était né en infraction à la loi. Ce cri qui aurait du sortir de lui pour signaler sa présence dans le monde, il ne l’a pas fait entendre parce qu’il a été privé de son nom. La maladie qui l’a frappé peu de temps après sa naissance l’a laissé dans la dépendance de sa mère, où il n’est plus qu’un oiseau chétif qu’il faut protéger. Ce cri qui n’est pas sorti de sa gorge, il lui revient au dehors sous la forme de ce bruissement, à la limite de l’hallucination. Cette part de lui-même qui lui a été primordialement retranchée, lui est à jamais dérobée. Cette construction voulait rendre sensible un nécessaire effort de poésie dans tout abord de la clinique, comme aussi l’appel à l’invention pour répondre à cette dimension de l’impossible inhérente à toute expérience subjective.


[1] Paru dans Lacan Quotidien n°91, le 17 novembre 2011. http://www.lacanquotidien.fr/