Symptôme et constellation familiale

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A. Ayme, Seize et une… 21

Extraits de la Leçon d’Introduction à la Psychanalyse du 11 février 2010

par Éric Zuliani

« La façon » de prendre les choses

Comme l’indique Lacan en 1957 dans un entretien donné à l’Express : « Si l’on suit littéralement (souligné par moi) le scénario institué par le symptôme à l’endroit de quatre personnes, on retrouve trait pour trait, transposées dans une vaste simagrée, sans que le sujet le soupçonne, les histoires qui ont abouti au mariage dont le sujet lui-même est le fruit. »[i] Lacan use alors d’une expression simple qui permet d’éclairer le rapport qu’il y a dans un sujet entre son symptôme et les données familiales : la névrose est liée à « la façon » dont le sujet prend les choses. Le cas de l’homme aux rats permet de mettre en évidence un élément qui est une articulation produite par le sujet lui-même : ce que Lacan a appelé « le mythe individuel du névrosé ».

Le terme « mythe » est une référence aux travaux de C. Lévi-Strauss qui lui s’est intéressé aux mythes collectifs[ii]. C. Lévi-Strauss considère d’abord le mythe comme une affaire de parole – c’est un récit –, relevant donc des lois du langage. Il va ensuite mettre en évidence une structure commune à plusieurs mythes qui semblaient éloignés les uns des autres dans leur formes narratives ; ainsi, plusieurs versions peuvent avoir une structure commune. Enfin, C. Lévi-Strauss a l’idée que le mythe a une fonction : celle de donner une forme discursive à quelque chose ne pouvant se dire : le mythe exprime ce qui ne peut se dire. Lacan portera son attention, pour ces trois raisons, aux recherches de C. Lévi-Strauss.

Les portées d’une expérience de parole

Médiation/Révélation
Pour Lacan, la vérité « individuelle », par sa structure de ne pouvoir se dire toute, nécessite cette « expression » dans un mythe. Aussi, l’expérience de parole qu’est la psychanalyse n’est pas qu’un procès de paroles échangées avec un autre qui se déroule uniquement dans le registre de la médiation, de l’échange entre les interlocuteurs, mais aussi dans celui de la révélation de vérités portant sur l’être. Dans le cas de l’homme aux rats, son père est déjà mort depuis un moment, et il n’est plus temps d’entamer une « médiation » – comme on dit aujourd’hui « une médiation familiale » ! Il s’agit que se révèle la haine qu’il a pour son père.

Réalité/Vérité
Ce père est en quelque sorte toujours opérant dans la vie de l’homme aux rats. Freud note que l’homme aux rats a peur qu’il arrive malheur à son père, alors que celui-ci est décédé. De même, Freud, en dépit de l’indication par le sujet que c’est sa mère qui lui a conseillé de ne pas épouser la femme de condition modeste, interprète que c’est « la volonté persistante du père » qui entre en conflit avec son amour pour sa bien aimée (p. 228). Ce conflit est la cause de la maladie. Ces paradoxes n’en sont plus si l’on distingue les registres de la réalité et de la vérité, autre distinction consécutive à l’expérience de parole.
Le procès de la cure consiste à ce que se révèle au sujet lui-même la vérité de la haine pour son père, le poids de l’élément qui concerne son être : le rat, et les embarras de son désir pour une femme. Or, on voit que dès le début des rencontres avec Freud, ces éléments sont déjà là, articulés sous une forme discursive : celle du symptôme qui est la réalité de l’homme aux rats.

Le dire/L’entendre
Freud note, dès le début du texte, que cette névrose est un langage, plus précisément un dialecte de l’hystérie (p. 200). Seulement voilà, l’homme aux rats ne peut pas lire ce discours dans lequel il est pris. Il n’aperçoit pas que, sous le récit, se lisent « la façon » dont il a pris les choses et les effets symptomatiques qui en résultent dans sa vie actuelle. Le patient lui-même donne, ainsi, une définition remarquable de l’inconscient : « Je dis mes pensées sans m’entendre », indiquant une autre partition inhérente à toute expérience de parole : le dire et l’entendre. Autrement dit, par le truchement de son symptôme, il ne sait pas ce qu’il dit. Pour compléter, il ne sait pas, tout autant, ce qu’il jouit[iii].

Le sujet comme réponse
Ainsi, dès que l’on parle, ce que l’on dit s’inscrit dans différents registres : médiation et révélation, vérité et réalité, dire et entendre. Aussi, ce qu’on appelle les événements familiaux ou encore les conditions familiales ne sont pas univoques et ne « causent » pas un sujet qui en serait l’effet. Au contraire, quand quelqu’un se met à « causer », à parler, on s’aperçoit qu’il n’est pas effet des événements mais sujet qui répond – le sujet se définit d’abord comme réponse. En ce point où il a répondu de ce qu’il lui est arrivé – un événement familial, par exemple –, on peut dire qu’il fut entièrement indéterminé, avant que de faire nécessité de cet événement. La crise de l’homme aux rats commence, d’ailleurs, par la tentative d’assumer par un serment une double dette qui, en fait, appartient au père. On voit aussi que dans le cas de l’homme aux rats, il y a comme une torsion, un bougé entre d’une part les éléments de la constellation familiale et les éléments du symptôme. En un symptôme, articulé en une certaine tendance, l’homme aux rats tente de faire se conjoindre deux plans de la dette : la dette d’argent (dette sociale) et la dette d’amour du père. Françoise Pilet-Frank, la dernière fois, nous faisant emprunter les méandres de la grande appréhension obsédante, a démontré que le symptôme de l’homme aux rats, se faisant, produit une impossibilité. La simagrée du symptôme, la geste que représente le scénario de l’appréhension obsédante, sont constituées des éléments majeurs de l’histoire du sujet, mais précisons : subjectivés par lui. La cure consiste en une reconnaissance parlée (comme on disait naguère « le journal parlé ») de ces éléments historiques. Non reconnus, ils restent agissants ; Freud, à la page 213, les compare aux ruines de Pompeï : mis à jour, ils sont comme ruinés dans leurs effets délétères.

Poème épique, récit imaginatif
C’est à l’occasion d’un moment tournant de la cure de l’homme aux rats que Freud fait une longue note en bas de page (note 2, pp. 228-229). Après que se soit révélé le « prologue », selon le terme de Freud, c’est-à-dire, les éléments de la constellation familiale : femme riche/femme pauvre et la double dette du père, que vient la révélation de ce que fut – de ce qu’aura été – cet enfant-là : l’homme aux rats. C’est le moment qui est remémoré, moment d’affrontement avec le père, où il prend les voies de la lâcheté, « une façon » de prendre les choses. C’est à ce moment là que Freud fait une note conséquente pour sa valeur pratique. En voici les points les plus saillants :

–   Freud remarque que les cures contiennent des souvenirs de scènes qui ont comme une même structure : cela culmine puis se termine de manière catastrophique.

–  Ces scènes échappent à un éclaircissement définitif.

–  Freud semble approcher l’idée que ces scènes, pour être diverses, sont semblables dans leur essence : il y a là comme une sensibilité de Freud au caractère fictionnel de ces souvenirs, à leur contenu de vérité mais aussi à leur rapport au réel – ont-elles eu lieu ? se demande-t-il.

–   Comment alors les interpréter ? Question pratique, en effet.

–    Il note qu’il s’agit de plusieurs versions d’une même scène. Dans le cas de l’homme aux rats, par exemple, beaucoup de récits – souvenirs, situations de la vie quotidienne –, ont, en effet, une même structure élémentaire à deux termes : le désir – l’empêchement.

–    C’est alors que Freud fait une référence aux légendes des peuples sur leur origine. Puis il passe de cette référence aux formations collectives humaines à l’élément individuel : c’est comme si le névrosé « habillait » son activité auto-érotique par des récits mis en scène, c’est-à-dire incluant des partenaires… et surtout un héros.

–    C’est comme un « poème épique, un récit imaginatif ». Mais attention : il s’agit pour Freud « de les défaire fil à fil ».

–    Hélas, note-t-il, l’effet thérapeutique – arrêt de la cure –, l’empêchera d’aller plus loin.

Le complexe nodal
Cette note est rédigée par Freud dans une partie qui porte le titre : « Complexe paternel et solution de l’obsession aux rats ». Ce qu’il nomme complexe nodal est en fait l’esquisse du complexe d’Œdipe. Or, on est étonné que dans cette esquisse, Freud parle de « la mère ou de la sœur » comme élément de ce complexe nodal, laissant entendre que l’Œdipe est une triangulation : le sujet, le père et la mère ou la soeur. En fait, le cas de l’homme aux rats offre une complexité plus grande de ce « nœud » qu’est l’Œdipe. On comprend ainsi que le commentaire de Lacan de l’homme aux rats intitulé « Le mythe individuel du névrosé »[iv], dans ces années 50, lui ait été l’occasion, et pas pour la première fois, de proposer une critique de l’Œdipe freudien.

Éric Zuliani




[i] J. Lacan, « Entretien avec J. Lacan », L’Âne, Magazine freudien, oct.-Déc. 1991, n° 48, pp. 28-33.

[ii] C. Lévi-Strauss, « La structure des mythes », Anthropologie structurale, Paris : Plon, 1958, 1974.

[iii] Cf. la notation de Freud qualifiant les expressions accompagnant le récit du supplice par l’homme aux rats : « L’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée. »

[iv] J. Lacan, « Le mythe individuel du névrosé, ou poésie et vérité dans la névrose », Le mythe individuel du névrosé, Paris : Seuil, 2007.